Maroc : santé, aviation et mémoire, les équilibres géopolitiques du 10 septembre
Infirmiers en grève, alliances aériennes africaines et traité d’Isly : trois dossiers qui révèlent les tensions internes et les repositionnements stratégiques du Maroc en 2026.
Le Maroc aborde ce jeudi 10 septembre 2026 une séquence où se croisent des enjeux internes pressants et des repositionnements géopolitiques discrets mais significatifs. Entre les dysfonctionnements révélés dans le secteur de la santé, les alliances aériennes qui redessinent les flux économiques du continent, et un anniversaire historique qui rappelle les rapports de force coloniaux, le pays se trouve à la confluence de défis structurels et de dynamiques régionales. Ces trois dossiers, apparemment disjoints, éclairent les tensions qui traversent le royaume : modernisation inachevée, dépendance aux hubs étrangers, et mémoire toujours vive des rapports de domination.
Santé : les infirmiers dénoncent une réforme en trompe-l’œil
Plus d’un an après leur intégration à l’Agence marocaine du sang et de ses dérivés (AMSD), les infirmiers et techniciens de santé dressent un bilan sévère de la réforme censée moderniser le système transfusionnel national. Dans un communiqué publié le 7 septembre, la Coordination nationale des infirmiers et techniciens de santé, affiliée au Syndicat indépendant du secteur, pointe des « reculs graves » dans la gestion des centres de transfusion sanguine. Selon le document, les promesses initiales – amélioration des conditions de travail, clarification des carrières et renforcement des capacités logistiques – se sont heurtées à une réalité marquée par des « dysfonctionnements chroniques » et une « précarisation accrue » des personnels.
Le ministère de la Santé n’a pas réagi publiquement à ces accusations, mais le silence des autorités contraste avec l’urgence du sujet. Le Maroc, qui ambitionne de devenir un hub régional pour la médecine transfusionnelle, dépend encore largement des dons de sang pour couvrir ses besoins, estimés à plus de 350 000 poches par an. Les critiques des infirmiers rejoignent celles formulées en juin par la Cour des comptes, qui avait épinglé des « retards dans la mise en œuvre des normes internationales » et des « lacunes dans la traçabilité des produits sanguins ». Pour les syndicats, ces défaillances illustrent un problème plus large : la difficulté de l’État à concilier réformes institutionnelles et réalité du terrain, surtout dans un secteur où les marges de manœuvre budgétaires restent étroites.
Aviation : les compagnies africaines, otages des hubs européens et du Golfe ?
Le débat sur la dépendance des compagnies aériennes africaines aux hubs étrangers a pris une nouvelle tournure avec la multiplication des partenariats entre les transporteurs du continent et leurs homologues européens ou moyen-orientaux. Ethiopian Airlines, Royal Air Maroc (RAM) et la sud-africaine Airlink figurent parmi les compagnies qui ont récemment renforcé leurs alliances avec des géants comme Lufthansa, Emirates ou Qatar Airways. Ces accords, présentés comme des leviers de croissance, soulèvent une question cruciale : qui en tire réellement profit ?
Dans une analyse publiée par Jeune Afrique, les experts soulignent que ces partenariats permettent aux compagnies africaines d’étendre leur réseau et d’améliorer leur remplissage, mais au prix d’une perte de contrôle sur les flux de passagers. « Les hubs de Dubaï, Istanbul ou Francfort captent une part croissante du trafic intra-africain, alors que les compagnies locales pourraient jouer ce rôle », note un consultant en aviation. Pour Royal Air Maroc, qui mise sur Casablanca comme plateforme de correspondance entre l’Afrique et l’Europe, la concurrence est d’autant plus rude que les infrastructures marocaines, bien que modernisées, peinent à rivaliser avec les capacités des aéroports du Golfe.
Cette dépendance n’est pas seulement économique : elle reflète aussi les déséquilibres géopolitiques du secteur. Les compagnies européennes et moyen-orientales bénéficient de subventions indirectes, de régulations avantageuses et d’un accès privilégié aux créneaux de décollage, tandis que leurs partenaires africains doivent composer avec des coûts opérationnels élevés et des restrictions de visas qui limitent leur expansion. Pour le Maroc, qui a fait de l’aérien un pilier de sa diplomatie économique, la question est stratégique : comment transformer Casablanca en un véritable hub continental sans s’enfermer dans une relation de dépendance avec les géants étrangers ?
10 septembre 1844 : le traité d’Isly, une paix imposée qui pèse encore sur la mémoire
Il y a exactement 182 ans, le 10 septembre 1844, le Maroc signait avec la France le traité de paix d’Isly, mettant fin à une confrontation militaire déclenchée par le soutien apporté par le sultan Moulay Abd al-Rahman à l’émir Abdelkader, alors en rébellion contre la colonisation française en Algérie. Ce texte, souvent présenté comme un simple accord de paix, marque en réalité un tournant dans les rapports de force entre le Maroc et les puissances européennes. Il acte la fin de la souveraineté marocaine sur une partie de son territoire et ouvre la voie à une influence française croissante, qui culminera avec le protectorat en 1912.
Le traité d’Isly est symptomatique des dynamiques coloniales du XIXe siècle : une défaite militaire suivie d’une paix imposée, où le vainqueur dicte ses conditions. La France, après avoir bombardé Tanger et occupé Mogador (Essaouira), obtient du Maroc qu’il reconnaisse la légitimité de la présence française en Algérie et qu’il s’engage à ne plus soutenir les résistances anticoloniales. Pour le sultan, cet accord est un aveu d’impuissance : incapable de rivaliser avec les armées européennes, le Maroc doit céder sur l’essentiel pour préserver une souveraineté déjà fragilisée.
Aujourd’hui, ce traité reste un sujet sensible dans les relations franco-marocaines. Si les deux pays ont construit un partenariat dense – économique, sécuritaire et migratoire –, la mémoire de l’époque coloniale resurgit régulièrement, notamment lors des crises diplomatiques. En 2021, la décision de la France de réduire drastiquement les visas accordés aux Marocains avait ravivé les tensions, certains observateurs y voyant un écho des rapports de domination historiques. Pour Rabat, le traité d’Isly rappelle une leçon géopolitique toujours actuelle : dans un monde où les puissances se recomposent, la souveraineté se défend autant par la diplomatie que par la capacité à peser économiquement et militairement.
Ce qu’il faut retenir
Ces trois dossiers, bien que distincts, dessinent les contours d’un Maroc en tension entre modernisation et dépendances héritées. Dans le secteur de la santé, les réformes institutionnelles peinent à masquer les dysfonctionnements structurels, révélant un État encore en quête d’efficacité dans la gestion des services publics. Dans l’aviation, les alliances avec les géants étrangers illustrent les limites d’une stratégie de hub continental, où les compagnies africaines restent souvent cantonnées à un rôle de feeder. Enfin, le traité d’Isly rappelle que la mémoire coloniale n’est pas un sujet du passé : elle continue de façonner les perceptions et les rapports de force, y compris dans les crises contemporaines.
Pour le Maroc, ces enjeux sont indissociables de sa position géopolitique. Le pays, qui se présente comme un pont entre l’Afrique et l’Europe, doit composer avec des partenaires qui, hier comme aujourd’hui, dictent souvent les règles du jeu. La question n’est plus seulement de moderniser, mais de le faire sans perdre le contrôle de ses leviers stratégiques – qu’il s’agisse de la santé, des transports ou de la mémoire.