CAN 2027 et mercato : le football marocain face à ses défis européens
Le Maroc prépare la CAN 2027 avec des joueurs clés en Europe, tandis que le mercato révèle les tensions entre formation locale et transferts précoces.
Le football marocain aborde un automne décisif, entre la préparation de la Coupe d’Afrique des Nations 2027, prévue en Égypte, et les conséquences d’un mercato estival qui a une nouvelle fois mis en lumière les tensions entre formation locale et précocité des transferts vers l’Europe. Si les Lions de l’Atlas restent sur une dynamique positive après leur parcours historique en Coupe du Monde 2022, les prochains mois s’annoncent comme un test pour la cohésion d’un groupe où l’expérience internationale côtoie désormais des talents prometteurs, mais encore fragiles.
Une CAN 2027 sous le signe de la transition générationnelle
L’annonce du calendrier de la CAN 2027, avec un coup d’envoi prévu en janvier prochain, a relancé les spéculations sur la composition de l’équipe nationale. Le sélectionneur Walid Regragui, dont le contrat a été prolongé jusqu’en 2028, dispose d’un vivier de joueurs expérimentés – Achraf Hakimi (Paris Saint-Germain), Yassine Bounou (Al-Hilal) ou encore Hakim Ziyech (Galatasaray) – mais doit aussi intégrer une nouvelle génération, issue notamment de l’Académie Mohammed VI. Parmi eux, Ayyoub Bouaddi, 19 ans, transféré cet été au Panathinaïkos pour près de 10 millions d’euros, incarne cette relève qui pourrait peser sur les choix tactiques.
Pourtant, l’équilibre reste précaire. Les performances en club de certains internationaux, comme Azzedine Ounahi (Olympique de Marseille), dont la saison 2025-2026 a été marquée par des blessures à répétition, interrogent sur leur capacité à tenir un rythme soutenu en sélection. "La CAN est un tournoi exigeant, physiquement et mentalement. Il faut des joueurs disponibles et en forme, pas seulement des noms", souligne un cadre de la Fédération royale marocaine de football (FRMF), sous couvert d’anonymat. Une remarque qui prend tout son sens alors que plusieurs joueurs, comme Noussair Mazraoui (Bayern Munich), ont déjà exprimé leur fatigue après une saison européenne chargée.
Mercato : l’effet Coupe du Monde toujours palpable
Le mercato estival 2026 a confirmé une tendance observée depuis 2022 : les clubs européens s’arrachent les jeunes talents marocains, souvent formés au pays, avant même qu’ils n’aient pu s’imposer en Botola Pro. Selon les données compilées par Transfermarkt, les transferts de joueurs marocains vers l’Europe ont généré plus de 80 millions d’euros cette année, un record. Bouaddi, mais aussi Bilal El Khannouss (Genk), transféré à l’AS Monaco pour 15 millions d’euros, ou encore Amine El Ouazzani (Raja Casablanca), parti à la Lazio, illustrent cette fuite des talents.
Pour les clubs marocains, cette dynamique est à double tranchant. D’un côté, elle permet de valoriser leurs centres de formation – l’Académie Mohammed VI, en particulier, est devenue une référence sur le continent. De l’autre, elle prive les équipes locales de leurs meilleurs éléments, souvent remplacés par des joueurs moins expérimentés. "On forme pour l’Europe, pas pour le championnat marocain", résume un entraîneur de Botola, qui pointe du doigt l’absence de mécanismes de compensation financière suffisants pour les clubs formateurs.
La FRMF tente de réguler ce flux en imposant des règles strictes sur les transferts des moins de 18 ans, mais les dérogations restent nombreuses, notamment pour les joueurs disposant d’un passeport européen. "Le problème n’est pas le départ, mais le timing. Un joueur de 18 ans qui part en Europe sans avoir joué en professionnel au Maroc, c’est un risque pour sa carrière et pour l’équipe nationale", estime un ancien international, aujourd’hui consultant.
L’Académie Mohammed VI, victime de son succès ?
Créée en 2009 sous l’impulsion du roi Mohammed VI, l’Académie qui porte son nom a formé plus de 200 joueurs, dont une cinquantaine ont signé un contrat professionnel en Europe. Son modèle, inspiré des centres de formation français et espagnols, est souvent cité en exemple. Pourtant, son bilan est aujourd’hui questionné. "L’Académie a réussi à produire des talents, mais elle n’a pas encore trouvé la formule pour les retenir jusqu’à 20 ans, âge où ils sont vraiment prêts pour le très haut niveau", analyse un observateur du football africain.
Les critiques portent aussi sur la gestion des carrières post-formation. Plusieurs anciens pensionnaires, comme Hamza Mendyl (Schalke 04) ou Youssef En-Nesyri (Séville FC), ont connu des parcours chaotiques après leur départ, avec des prêts à répétition ou des blessures. "L’Académie doit travailler sur l’accompagnement psychologique et la préparation à la vie de footballeur professionnel. Beaucoup de jeunes arrivent en Europe sans savoir gérer la pression médiatique ou les échecs", ajoute-t-il.
Face à ces défis, la FRMF a annoncé en juillet dernier un plan de rénovation des centres de formation, avec un accent mis sur le suivi médical et mental des jeunes joueurs. Une initiative qui pourrait porter ses fruits d’ici deux à trois ans, mais qui arrive trop tard pour la génération actuelle, déjà engagée sur les terrains européens.
Ce qu’il faut retenir
- La CAN 2027 sera un test pour Walid Regragui, qui devra composer avec des joueurs expérimentés mais fatigués, et une jeune garde encore fragile. La disponibilité physique des internationaux sera un enjeu majeur.
- Le mercato 2026 a confirmé l’attractivité des talents marocains, mais aussi les limites d’un système où les clubs locaux peinent à retenir leurs pépites. Les transferts précoces, bien que lucratifs, posent la question de la maturité des joueurs.
- L’Académie Mohammed VI reste un modèle de formation, mais son succès même a créé un déséquilibre : les clubs marocains peinent à rivaliser avec les offres européennes, et les jeunes joueurs quittent le pays avant d’avoir pu s’aguerrir.
- L’avenir du football marocain passera par une meilleure régulation des transferts et un accompagnement renforcé des jeunes talents. La FRMF devra trouver un équilibre entre valorisation des joueurs et préservation du championnat local, sous peine de voir les Lions de l’Atlas perdre en compétitivité à moyen terme.