Trottinettes et lotissements : le Maroc innove, mais pour qui ?

Le Maroc encadre les trottinettes électriques et réforme ses lotissements. Derrière les textes, une question : ces innovations profitent-elles aux territoires ou aux promoteurs ?

Trottinettes et lotissements : le Maroc innove, mais pour qui ?
Photo de Marek Rucinski sur Unsplash

Quand la trottinette électrique révèle l’urgence d’une ville qui roule

Elles envahissent les trottoirs de Casablanca et Rabat sans permis, sans assurance, et souvent sans freins. Les trottinettes électriques, devenues le symbole d’une mobilité low-cost mais anarchique, vont enfin avoir leur cadre légal. Le ministère du Transport prépare un texte qui définira leur statut, leurs caractéristiques techniques et les règles de circulation. Une avancée ? Sans doute. Mais une avancée qui arrive avec cinq ans de retard, et qui pose une question plus large : à qui profite vraiment l’innovation urbaine au Maroc ?

Les sources officielles le reconnaissent : l’absence de réglementation a favorisé les comportements à risque. Les accidents impliquant des engins de mobilité personnelle ont bondi de 40 % en deux ans à Casablanca, selon des données internes de la préfecture de police citées par Hespress. Pourtant, le projet de loi ne prévoit pas de sanctions spécifiques pour les contrevenants, ni de mécanisme de contrôle des engins déjà en circulation. Une omission qui en dit long sur la priorité donnée à l’ordre public : on légifère pour encadrer un marché, pas pour protéger les piétons.

Plus révélateur encore : le texte ne mentionne pas les zones rurales, où ces engins pourraient pourtant désenclaver des villages mal desservis. Une fois de plus, l’innovation se concentre sur les métropoles, laissant les territoires périphériques à l’écart. Comme si la mobilité durable n’était qu’une affaire de trottoirs lissés et de pistes cyclables en centre-ville.


Lotissements : la réforme qui enterre le rêve de la propriété accessible

La Chambre des conseillers vient d’adopter à l’unanimité un projet de loi modifiant la réglementation des lotissements. Officiellement, il s’agit de moderniser un cadre juridique vieux de trente ans. Officieusement, c’est une victoire pour les promoteurs immobiliers, et un nouveau coup porté à l’accès au logement pour les classes moyennes.

Le secrétaire d’État à l’Habitat, Adib Benbrahim, a présenté cette réforme comme un équilibre entre trois objectifs : protéger les acquéreurs, sécuriser les investissements et accompagner les mutations urbaines. En réalité, le texte favorise clairement le deuxième volet. Parmi les mesures phares : la réduction des délais d’obtention des permis de lotir, la simplification des procédures pour les grands projets, et surtout, l’assouplissement des règles de viabilisation des terrains.

Concrètement, cela signifie que les promoteurs pourront construire plus vite, avec moins de contraintes en matière d’équipements publics (écoles, centres de santé, espaces verts). Les acquéreurs, eux, hériteront de lotissements souvent mal desservis, où les infrastructures viendront… plus tard. Ou jamais. Un scénario déjà observé dans les périphéries de Marrakech et Tanger, où des milliers de familles se retrouvent propriétaires de maisons sans accès à l’eau potable ou aux transports en commun.

Le plus ironique ? Cette réforme intervient alors que le Maroc traverse une crise du logement sans précédent. Les prix au mètre carré ont augmenté de 60 % en cinq ans dans les grandes villes, selon les dernières données de Bank Al-Maghrib. Pourtant, le gouvernement mise sur une logique de l’offre : plus de terrains constructibles, plus de logements, donc des prix qui baisseront… en théorie. En pratique, les promoteurs ciblent une clientèle aisée, tandis que les classes moyennes et populaires sont reléguées dans des zones toujours plus éloignées des centres économiques.


L’innovation par décret : quand l’État légifère sans consulter

Ces deux textes ont un point commun : ils ont été adoptés (ou sont en passe de l’être) sans consultation publique. Pas de débat national, pas de concertation avec les associations de défense des consommateurs ou les collectifs de mobilité durable. Juste des réunions techniques entre ministères et lobbies sectoriels.

Pour les trottinettes, les opérateurs privés (dont plusieurs start-up marocaines) ont été associés aux discussions. Pour les lotissements, ce sont les fédérations de promoteurs immobiliers qui ont eu l’oreille des décideurs. Les citoyens, eux, découvrent les textes une fois qu’ils sont ficelés. Un mode de gouvernance qui rappelle étrangement celui des grandes réformes économiques : on modernise par le haut, en espérant que les bénéfices ruisselleront vers le bas.

Sauf que dans le cas présent, le ruissellement risque d’être bien maigre. Les trottinettes, si elles sont enfin encadrées, resteront un luxe pour une minorité urbaine. Les lotissements, eux, continueront à pousser comme des champignons, sans plan d’ensemble, sans vision sociale. L’innovation, ici, se résume à des textes qui légalisent des pratiques existantes, sans remettre en cause les déséquilibres qu’elles creusent.


Ce qu’il faut retenir : l’innovation ne suffit pas

Le Maroc innove, c’est indéniable. Mais ces deux exemples montrent les limites d’une approche purement technocratique. Une trottinette électrique ne résout pas les problèmes de transport dans les quartiers populaires. Un lotissement flambant neuf ne crée pas une ville durable.

Ce qui manque, c’est une vision politique qui lie innovation et justice territoriale. Pourquoi ne pas conditionner les permis de lotir à des engagements en matière d’équipements publics ? Pourquoi ne pas réserver une partie des trottinettes en libre-service aux zones périurbaines ? Pourquoi ne pas associer les citoyens à l’élaboration de ces textes, plutôt que de les leur imposer ?

Le risque, sinon, est double. D’abord, celui de creuser encore les fractures entre un Maroc connecté, mobile et propriétaire, et un Maroc relégué aux marges des villes et des réseaux. Ensuite, celui de voir l’innovation se réduire à un argument marketing, vidée de sa promesse de progrès collectif.

En 2026, le Maroc a les moyens de ses ambitions. Mais il lui faudra choisir : innover pour quelques-uns, ou innover pour tous.