Maroc 2026 : quand la ville étouffe, l'État légifère à l'aveugle
Lotissements anarchiques, trottinettes sans règles, embouteillages mortels : le Maroc légifère en urgence, mais ses lois ignorent les réalités du terrain.
Quand la loi arrive après l’asphyxie
Casablanca étouffe. Pas seulement à cause des 48°C annoncés pour ce mercredi, mais parce que ses artères sont devenues des pièges à ciel ouvert. À Marrakech, une brèche dans les barrières de sécurité d’un pont routier transforme chaque trajet en loterie : qui passera sans emboutir le camion d’en face ? Les images des embouteillages monstres, filmées par les riverains, circulent en boucle sur les réseaux. Personne ne s’en émeut plus. C’est devenu normal.
Pourtant, ce mercredi, la Chambre des conseillers a adopté à l’unanimité un projet de loi censé moderniser l’urbanisme marocain. Objectif affiché : "garantir la protection des droits des citoyens". Belle formule. Mais sur le terrain, les citoyens en question se demandent quand l’État protégera leur droit à ne pas mourir dans un carambolage causé par des infrastructures défaillantes.
Le texte promet un équilibre entre "protection des sols", "développement économique" et "cohésion sociale". Trois objectifs qui, dans les faits, s’annulent mutuellement. Comment construire des logements abordables quand les lotissements sont vendus à des promoteurs qui spéculent sur des terrains mal viabilisés ? Comment parler de cohésion sociale quand les quartiers périphériques de Casablanca ou Tanger sont coupés du centre par des axes saturés, sans transports en commun dignes de ce nom ?
Trottinettes électriques : la loi qui oublie les trottoirs
Autre urgence, autre loi en gestation : celle qui encadrera les trottinettes électriques. Le Maroc compte déjà des milliers d’engins en circulation, souvent pilotés par des livreurs pressés ou des adolescents sans casque. Les accidents se multiplient, mais la réponse gouvernementale se limite à des "caractéristiques techniques" et des "règles de circulation".
Problème : ces règles supposent l’existence d’infrastructures adaptées. Or, au Maroc, les trottoirs sont soit inexistants, soit occupés par des étals de marché, des voitures garées ou des débris de chantiers. Où rouleront ces trottinettes ? Sur la chaussée, au milieu des camions ? Sur les trottoirs, au risque de percuter des piétons ?
Le ministre du Transport, Abdessalam Znined, évoque une "réglementation adaptée". Adaptée à quoi ? Aux réalités du terrain, où les municipalités n’ont ni les moyens ni la volonté de tracer des pistes cyclables ? Aux usagers, qui utilisent ces engins par nécessité, pas par choix ? La loi arrive après l’anarchie, comme toujours. Elle légalisera ce qui existe déjà, sans résoudre les problèmes qu’elle prétend régler.
Climat : le Maroc regarde ailleurs
Pendant ce temps, l’Allemagne donne une leçon d’humilité. La ville de Constance, en état d’urgence climatique depuis 2019, a tout mis en œuvre pour réduire ses émissions : ponts cyclables, zones piétonnes, rénovation thermique des bâtiments. Résultat ? Elle est "loin d’atteindre ses objectifs", selon Courrier International. Si même une ville riche et organisée échoue, que peut espérer le Maroc, où les températures frôlent les 50°C et où les plans d’adaptation se résument à des discours ?
Les prévisions météo pour ce mercredi sont sans appel : 48°C dans le Sud, orages violents dans l’Atlas, vents de sable sur les provinces sahariennes. Des conditions extrêmes qui aggravent les fractures territoriales. Les régions rurales, déjà privées d’eau et d’infrastructures, subissent de plein fouet les caprices du climat. Les villes, elles, étouffent sous la chaleur et la pollution.
Pourtant, les débats publics restent focalisés sur le Mondial 2026, les performances des Lions de l’Atlas ou les retombées économiques du cannabis légal. Comme si la crise climatique était un sujet secondaire, une variable d’ajustement. Comme si les 48°C annoncés n’étaient qu’un détail météorologique, et non le symptôme d’un État qui a perdu le contrôle de ses territoires.
Ce qu’il faut retenir
- L’urbanisme marocain légifère à l’envers : les lois arrivent après que les problèmes ont explosé. Les lotissements anarchiques, les trottinettes sans règles, les infrastructures défaillantes – tout cela existe depuis des années. Les textes adoptés aujourd’hui ne feront que légaliser l’existant, sans corriger les dysfonctionnements.
- La mobilité électrique est un leurre sans infrastructures : encadrer les trottinettes est une bonne chose, mais à condition d’avoir des trottoirs, des pistes cyclables et des transports en commun dignes de ce nom. Or, le Maroc en est loin. La loi risque de devenir un simple alibi pour les autorités, qui pourront dire : "Nous avons agi."
- Le climat n’est pas une priorité politique : alors que les températures battent des records et que les villes étouffent, l’urgence climatique reste absente des débats publics. Le Maroc préfère se concentrer sur des sujets plus "bankables" – le foot, le cannabis, les investissements étrangers – plutôt que sur les défis qui menacent sa stabilité à long terme.
- Les fractures territoriales s’aggravent : entre les régions qui suffoquent sous la chaleur et les villes saturées par les embouteillages, le Maroc est en train de devenir ingouvernable. Les lois adoptées en urgence ne changeront rien tant que l’État ne prendra pas la mesure de l’effondrement de ses infrastructures.
Le Maroc a les lois qu’il mérite. Des textes bien écrits, votés à l’unanimité, mais qui ignorent superbement les réalités du terrain. Pendant ce temps, les citoyens continuent de jouer à la roulette russe sur des routes défoncées, sous un soleil de plomb. La modernisation, elle, attendra.