Maroc : le travail des enfants, une éradication en trompe-l’œil ?
Le Dispositif national d’éradication du travail des enfants, lancé sous l’égide de la princesse Lalla Meryem, marque une étape symbolique. Mais derrière les annonces, les chiffres et les mécanismes peinent à masquer les limites structurelles d’une lutte qui bute sur l’informel, la pauvreté et l’abse
Pourquoi ce dispositif arrive-t-il maintenant ?
Le lancement du Dispositif national d’éradication du travail des enfants (DNETE), vendredi 16 octobre 2026 à Rabat, n’est pas un hasard de calendrier. Il s’inscrit dans une séquence diplomatique et institutionnelle soigneusement orchestrée. En février 2026, le Maroc accueillait à Marrakech la 6e Conférence mondiale sur l’élimination du travail des enfants, un événement qui a placé le royaume sous les projecteurs internationaux. L’Observatoire national des droits de l’enfant (ONDE), dirigé par la princesse Lalla Meryem, y a joué un rôle central, organisant une session thématique et deux ateliers associant des enfants du continent. Ce coup de projecteur n’était pas seulement symbolique : il répondait à une pression croissante des organisations internationales, notamment l’Organisation internationale du travail (OIT), qui pointait régulièrement les lacunes du Maroc en la matière.
Le timing du DNETE coïncide aussi avec la publication, en juin 2026, du rapport annuel de l’Instance nationale de la probité, de la prévention et de la lutte contre la corruption (INPPLC). Ce document, présenté par son président Mohamed Benalilou, dressait un bilan mitigé des réformes engagées depuis dix ans, soulignant notamment l’écart persistant entre les annonces et leur traduction concrète sur le terrain. Dans ce contexte, le DNETE apparaît comme une réponse politique à ces critiques, une manière de montrer que le Maroc passe à la vitesse supérieure. Pourtant, comme le note le rapport de l’INPPLC, les dispositifs précédents – la Stratégie nationale de lutte contre la corruption, lancée en 2015 – ont souvent buté sur des problèmes de mise en œuvre, faute de moyens, de coordination entre les acteurs ou de volonté politique réelle.
Un dispositif ambitieux sur le papier, mais des moyens flous
Le DNETE se présente comme une approche holistique, visant à accompagner chaque enfant « du retrait du travail à sa réintégration ». Sur le papier, le dispositif est impressionnant : il prévoit un suivi individualisé des enfants, des mesures d’accompagnement social et éducatif, ainsi qu’un renforcement des contrôles dans les secteurs les plus exposés (agriculture, artisanat, travail domestique). L’ONDE insiste sur la dimension « inclusive » du projet, associant les enfants eux-mêmes à sa conception, via son réseau africain des droits de l’enfant. Une approche qui tranche avec les méthodes traditionnelles, souvent perçues comme descendantes et bureaucratiques.
Pourtant, plusieurs zones d’ombre persistent. D’abord, le financement du dispositif reste flou. Aucune enveloppe budgétaire n’a été officiellement annoncée, et les sources proches du dossier évoquent des « partenariats publics-privés » sans plus de précisions. Or, l’expérience montre que les dispositifs sociaux au Maroc souffrent souvent d’un sous-financement chronique. Le rapport de l’INPPLC de 2025 pointait déjà ce problème : « Les budgets alloués aux programmes sociaux sont régulièrement revus à la baisse en cours d’exercice, ce qui limite leur impact. »
Ensuite, la question des effectifs se pose. Le DNETE repose en grande partie sur les inspecteurs du travail, déjà en sous-effectif. Selon les chiffres du ministère du Travail, le Maroc comptait, en 2023, environ 300 inspecteurs pour couvrir l’ensemble du territoire, soit un ratio d’un inspecteur pour plus de 100 000 travailleurs. Dans ces conditions, comment assurer un suivi efficace des enfants retirés du travail ? Interrogé par Hespress, un responsable syndical a confié, sous couvert d’anonymat : « On nous demande de faire plus avec moins. Les inspecteurs sont déjà débordés par les contrôles dans le secteur formel. Comment imaginer qu’ils puissent traquer le travail des enfants dans l’informel, où se concentre l’essentiel du problème ? »
L’informel, ce trou noir des statistiques
Le principal défi du DNETE réside dans l’ampleur du travail informel au Maroc, qui représente, selon les estimations, entre 60 % et 70 % de l’économie. C’est dans ce secteur, invisible et difficilement contrôlable, que se concentre l’essentiel du travail des enfants. Les dernières données disponibles, issues de l’enquête nationale sur l’emploi de 2022, estimaient à 193 000 le nombre d’enfants âgés de 7 à 17 ans en situation de travail. Un chiffre déjà alarmant, mais qui ne reflète qu’une partie de la réalité : les enquêtes ménagères, sur lesquelles se basent ces estimations, peinent à capturer les formes les plus précaires de travail, notamment le travail domestique ou les activités saisonnières dans l’agriculture.
Pire, ces chiffres sont contestés par les ONG locales. En 2023, l’association Insaf publiait une étude estimant que le nombre d’enfants travailleurs au Maroc pourrait atteindre 500 000, voire 700 000 si l’on inclut les formes les plus cachées de travail. « Les statistiques officielles sous-estiment systématiquement le phénomène, car elles ne prennent pas en compte les enfants qui travaillent quelques heures par jour, ou ceux qui sont employés dans des ateliers familiaux », explique une responsable de l’association, citée par Telquel. Cette opacité statistique handicape gravement la lutte contre le travail des enfants : sans données fiables, impossible de cibler les interventions ou d’évaluer leur efficacité.
Le DNETE prévoit la création d’un « système national de suivi » des enfants travailleurs, mais son fonctionnement reste vague. Comment recenser les enfants dans l’informel ? Quels outils seront mis en place pour identifier les familles les plus vulnérables ? Aucune réponse claire n’a été apportée à ces questions. Pourtant, sans une cartographie précise du phénomène, le dispositif risque de se limiter à des actions ponctuelles, sans impact durable.
La pauvreté, cause structurelle et angle mort des politiques publiques
Derrière le travail des enfants se cache une réalité plus brutale : la pauvreté. Selon les chiffres du Haut-Commissariat au Plan (HCP), près de 16 % de la population marocaine vivait sous le seuil de pauvreté en 2023, avec des disparités criantes entre les zones urbaines (8,5 %) et rurales (25,5 %). Dans ces conditions, le travail des enfants n’est souvent pas un choix, mais une nécessité économique pour les familles. « Un enfant qui travaille, c’est un revenu en moins pour la famille. Tant que les parents n’auront pas accès à des emplois décents et à des filets de protection sociale, le problème persistera », souligne un économiste spécialiste des questions sociales, interrogé par Hespress.
Le DNETE prévoit des « mesures d’accompagnement économique » pour les familles, mais sans préciser leur nature ni leur ampleur. Or, les expériences passées montrent que les aides sociales au Maroc sont souvent insuffisantes pour compenser la perte de revenus liée au retrait d’un enfant du travail. Le programme Tayssir, lancé en 2008 pour encourager la scolarisation des enfants en milieu rural, illustre ces limites : si le dispositif a permis d’augmenter les taux de scolarisation, il n’a pas suffi à éradiquer le travail des enfants, notamment dans les zones les plus pauvres.
Plus largement, la question du travail des enfants renvoie à celle de la protection sociale au Maroc. Le pays a fait des progrès indéniables ces dernières années, avec la généralisation de l’Assurance maladie obligatoire (AMO) et la mise en place du Régime d’assistance médicale (RAMED). Pourtant, ces dispositifs restent inaccessibles à une partie importante de la population, notamment les travailleurs informels, qui représentent la majorité des parents d’enfants travailleurs. Sans une extension de la couverture sociale à ces populations, les mesures d’accompagnement du DNETE risquent de rester lettre morte.
Un symbole royal, mais des acteurs locaux sceptiques
Le lancement du DNETE sous le haut patronage du roi Mohammed VI et la présidence effective de la princesse Lalla Meryem donne une dimension symbolique forte au dispositif. Dans le système politique marocain, l’implication de la monarchie dans un dossier est souvent perçue comme un gage de sérieux et de pérennité. Pourtant, sur le terrain, les acteurs locaux – associations, syndicats, travailleurs sociaux – expriment un scepticisme prudent.
« On a déjà vu des dispositifs similaires être lancés avec beaucoup de bruit, puis tomber dans l’oubli faute de moyens ou de volonté politique », confie un responsable d’une ONG de protection de l’enfance, basé à Casablanca. Ce scepticisme est alimenté par les expériences passées. En 2018, le Maroc avait adopté un Plan d’action national pour l’élimination du travail des enfants, qui prévoyait, entre autres, le renforcement des inspections du travail et la sensibilisation des familles. Huit ans plus tard, les résultats restent mitigés : selon les chiffres de l’OIT, le nombre d’enfants travailleurs a légèrement diminué, mais les formes les plus dangereuses de travail (travail domestique, agriculture) persistent.
Les associations pointent aussi un problème de coordination entre les différents acteurs. « Il y a trop d’institutions qui interviennent sur le sujet : l’ONDE, le ministère du Travail, le ministère de l’Éducation, les collectivités locales… Résultat, personne ne sait vraiment qui fait quoi, et les enfants passent entre les mailles du filet », explique une travailleuse sociale. Le DNETE prévoit la création d’une « cellule de coordination », mais son fonctionnement et ses prérogatives restent flous.
Que peut-on attendre du DNETE ?
À court terme, le DNETE risque de se heurter aux mêmes obstacles que les dispositifs précédents : manque de moyens, coordination défaillante, résistance des employeurs dans l’informel. Pourtant, plusieurs éléments pourraient jouer en sa faveur.
D’abord, le contexte international. Le Maroc est sous surveillance depuis son retour au sein de l’Union africaine en 2017, et son engagement en faveur des droits de l’enfant est régulièrement évalué par les organisations internationales. Dans ce cadre, le DNETE pourrait servir de vitrine, permettant au royaume de se positionner comme un leader régional en matière de protection de l’enfance.
Ensuite, la dynamique politique interne. La nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri à la tête du gouvernement, première femme cheffe de l’exécutif dans l’histoire du Maroc, pourrait donner un nouvel élan aux politiques sociales. Son parcours, marqué par un engagement en faveur des droits des femmes et des enfants, laisse espérer une attention particulière portée à ces questions.
Enfin, le DNETE pourrait bénéficier d’un effet d’entraînement, en mobilisant davantage d’acteurs locaux et internationaux. Plusieurs ONG ont déjà annoncé leur intention de collaborer avec l’ONDE pour la mise en œuvre du dispositif, et des partenariats avec des organisations comme l’UNICEF ou l’OIT pourraient apporter des financements supplémentaires.
Reste une question centrale : le DNETE parviendra-t-il à s’attaquer aux causes structurelles du travail des enfants, ou se contentera-t-il de traiter les symptômes ? Sans une véritable volonté politique de lutter contre la pauvreté et l’informel, le dispositif risque de n’être qu’un nouveau chapitre dans une longue série d’annonces sans lendemain. Comme le résume un responsable syndical : « On peut retirer un enfant du travail aujourd’hui, mais si demain sa famille n’a toujours pas de quoi manger, il y retournera. »