Xenia Fedorova, l'IA et les fermes-usines : la France qui choisit ses combats
La France accorde des titres de séjour à des influenceurs pro-Kremlin tout en durcissant les règles pour l'agriculture et l'IA. Qui décide vraiment des priorités ?
La France de juin 2026 est un pays qui s’agite, mais pas toujours là où ça compte. Entre les annonces tonitruantes de Choose France et les silences gênés de l’administration, le pays semble incapable de hiérarchiser ses urgences. Ce lundi, trois dossiers résument cette schizophrénie : une chroniqueuse pro-Kremlin qui obtient un titre de séjour sans sourciller, une loi agricole qui enterre les promesses écologiques, et une course effrénée aux data centers qui menace l’équilibre énergétique. La question n’est plus de savoir si la France a les moyens de ses ambitions, mais si elle a encore les idées claires sur ce qu’elle veut défendre.
Xenia Fedorova : quand l’État français légalise la propagande russe
C’est l’histoire d’une résidente de dix ans accordée en 2024 à une figure de RT France, la chaîne de désinformation du Kremlin. Xenia Fedorova, ex-dirigeante de la filiale française de Russia Today, a obtenu son titre de séjour sous Gérald Darmanin, alors ministre de l’Intérieur. Officiellement, c’est un « renouvellement de plein droit ». Officieusement, c’est une décision qui interroge : comment la France, qui se présente comme le rempart des démocraties contre la désinformation, peut-elle offrir un passeport à une propagandiste notoire ?
L’entourage de Laurent Nuñez, préfet de police à l’époque, minimise : « C’est automatique. » Sauf que rien n’est automatique quand il s’agit de sécurité nationale. Fedorova n’est pas une inconnue. Elle a dirigé une chaîne classée comme « organe de propagande » par l’Union européenne, et son nom apparaît dans plusieurs rapports sur l’ingérence russe en France. Pourtant, l’État a choisi de fermer les yeux. Pourquoi ? Parce que les règles sont faites pour être contournées quand ça arrange ? Ou parce que la lutte contre la désinformation est devenue un combat de façade, où l’on affiche des sanctions contre les plateformes tout en laissant entrer leurs cadres par la porte de service ?
Cette affaire révèle une faille béante dans la stratégie française. D’un côté, le gouvernement multiplie les lois contre les fake news et les ingérences étrangères. De l’autre, il accorde des titres de séjour à des personnalités dont le métier est précisément de diffuser ces fake news. La cohérence ? Une notion qui semble avoir déserté les couloirs de la Place Beauvau.
Fermes-usines : la loi agricole qui enterre l’écologie
Pendant ce temps, à l’Assemblée nationale, les députés examinent le projet de loi « d’urgence pour la protection et la souveraineté agricole ». Un texte présenté comme une réponse aux crises du secteur, mais qui, dans les faits, ouvre grand la porte aux mégapoulaillers et aux fermes-usines. Les animaux ? Absents des débats. Leurs conditions de vie ? Un détail. La transition écologique ? Un obstacle à contourner.
Les chercheuses Émilie Dardenne et Réjane Sénac dénoncent cette hypocrisie dans une tribune au Monde : « Les animaux sont le principal objet de cette loi, mais personne n’en parle. On préfère évoquer la souveraineté alimentaire, comme si exploiter toujours plus d’animaux dans des conditions indignes était une solution durable. » Le gouvernement, lui, se félicite : « On protège nos agriculteurs. » Sauf que protéger les agriculteurs ne devrait pas signifier sacrifier le bien-être animal et l’environnement sur l’autel du productivisme.
Cette loi est symptomatique d’une France qui recule sur ses engagements écologiques. En 2020, le pays promettait de réduire l’élevage intensif. En 2026, il le facilite. Officiellement, c’est pour « répondre aux attentes des consommateurs ». Officieusement, c’est pour éviter de froisser un lobby agricole de plus en plus radicalisé. Résultat : la France se retrouve avec une agriculture à deux vitesses – bio pour les bobos parisiens, intensif pour le reste du pays. Et une transition écologique qui ressemble de plus en plus à une chimère.
Data centers : la France vend son énergie à l’encan
Le sommet Choose France, qui s’est tenu ce lundi à Versailles, a été l’occasion d’une nouvelle annonce tonitruante : 75 milliards d’euros d’investissements pour des data centers géants, destinés à alimenter l’intelligence artificielle. SoftBank, Oracle, OpenAI… les géants de la tech se bousculent pour installer leurs serveurs en France. Officiellement, c’est une victoire pour l’attractivité du pays. En réalité, c’est une bombe à retardement énergétique.
La France, qui peine déjà à assurer son approvisionnement électrique en période de canicule, va consacrer une part croissante de son énergie à alimenter des data centers étrangers. Ces infrastructures, voraces en électricité, vont aggraver la pression sur un réseau déjà fragilisé. Pire : une partie de cette énergie servira à entraîner des modèles d’IA qui concurrenceront directement les entreprises françaises. Comme le souligne un éditorial du Monde : « La France se comporte comme un pays en voie de développement, qui vend ses ressources naturelles au plus offrant. Sauf qu’ici, la ressource, c’est l’électricité, et le produit fini, c’est l’intelligence artificielle – un secteur où nous n’avons déjà pas notre mot à dire. »
Le paradoxe est saisissant. D’un côté, le gouvernement présente l’IA comme une priorité stratégique et multiplie les discours sur la souveraineté numérique. De l’autre, il laisse des acteurs étrangers siphonner l’énergie française pour développer des technologies qui, demain, pourraient marginaliser nos propres champions. La souveraineté, dans ces conditions, ressemble à un slogan creux.
Ce qu’il faut retenir
La France de 2026 est un pays qui choisit ses combats avec un sens aigu de l’incohérence. Elle accorde des titres de séjour à des propagandistes russes tout en durcissant les règles pour ses agriculteurs. Elle vante sa souveraineté numérique tout en bradant son énergie à des géants étrangers. Elle promet une transition écologique tout en facilitant l’élevage intensif.
Le problème n’est pas seulement une question de moyens. C’est une question de vision. La France semble incapable de définir ce qu’elle veut vraiment défendre : ses valeurs démocratiques, son modèle agricole, ou son indépendance énergétique. Tant qu’elle n’aura pas tranché, elle continuera à courir dans tous les sens, sans jamais avancer.