Tbourida et gaspillage public : quand le folklore cache la crise des territoires

À Tamençourt, un festival équestre engloutit des millions tandis que la ville manque d'eau et d'écoles. Le débat sur l'argent public relance la question des priorités au Maroc.

Tbourida et gaspillage public : quand le folklore cache la crise des territoires
Photo de Ashni sur Unsplash

Quand le cheval danse et la ville agonise

À Tamençourt, commune rurale des environs de Marrakech, le spectacle est annuel : des centaines de cavaliers en tenue traditionnelle, des salves de poudre, des youyous qui résonnent sous un soleil de plomb. La Tbourida, cet art équestre inscrit au patrimoine immatériel de l’UNESCO, attire les foules et les subventions. Mais cette année, le festival a aussi attiré les critiques. Pas pour la qualité des prestations – les pur-sang et les fantasias restent impeccables – mais pour le prix à payer : des millions de dirhams engloutis dans un événement éphémère, tandis que la ville étouffe sous le poids de ses manques.

Selon Kech24, des militants locaux ont officiellement demandé à la commune de Harbil – qui co-organise l’événement avec une association équestre – des comptes sur l’utilisation de l’argent public. Leur grief ? Une opacité totale sur les budgets alloués, dans une ville où les infrastructures de base font défaut. "On parle de gaspillage quand des enfants étudient sous des tentes, que les routes sont défoncées et que l’eau potable manque", résume un habitant cité par le média. La réponse des autorités ? Silence radio. Comme si la grandeur du folklore pouvait faire oublier l’urgence sociale.


Le patrimoine contre les services publics : un choix impossible ?

La Tbourida n’est pas un cas isolé. Au Maroc, les festivals culturels – qu’ils célèbrent la musique gnawa, le cinéma ou l’artisanat – bénéficient souvent de financements publics généreux, justifiés par leur rôle dans la promotion du "soft power" marocain. Mais dans un pays où 40% des communes rurales n’ont pas accès à l’eau potable (Banque mondiale, 2025), la question se pose avec acuité : à quel moment le culturel devient-il un luxe ?

Le paradoxe est d’autant plus criant que ces événements sont souvent présentés comme des leviers de développement local. À Tamençourt, le festival de Tbourida est censé attirer des touristes et dynamiser l’économie. Pourtant, Kech24 révèle que les retombées économiques pour les habitants sont quasi nulles : les commerçants locaux ne voient pas la couleur des dirhams dépensés par les visiteurs, et les emplois créés sont temporaires. Pendant ce temps, la commune peine à financer des projets durables, comme la rénovation des écoles ou l’assainissement des eaux usées.

Le problème n’est pas la Tbourida en elle-même, mais l’absence de transparence et de redevabilité. Comment justifier des dépenses somptuaires pour un festival quand les budgets municipaux sont en déficit chronique ? La réponse des élus locaux tient souvent en un mot : "tradition". Comme si le respect des héritages culturels devait nécessairement s’accompagner d’un mépris pour les besoins élémentaires des citoyens.


L’État et ses terres : une richesse qui ne profite pas aux Marocains

Pendant ce temps, à Rabat, la ministre de l’Économie et des Finances, Nadia Fettah, annonce fièrement que le patrimoine foncier de l’État dépasse désormais 13,7 millions d’hectares, en hausse de 1,7 million depuis fin 2025. Un chiffre impressionnant, présenté comme un "levier pour l’investissement et la création d’emplois". Mais derrière les communiqués triomphalistes, une question persiste : à qui profitent ces terres ?

Selon les données de la Direction des domaines de l’État, citées par Hespress, cette performance est le résultat d’une vaste opération d’immatriculation foncière, avec plus de 6,5 millions d’hectares de terrains non immatriculés désormais enregistrés. Officiellement, l’objectif est de sécuriser le foncier pour attirer les investisseurs. Dans les faits, les retombées pour les populations locales sont loin d’être évidentes.

Prenez l’exemple des terres collectives, souvent situées dans des zones rurales ou périurbaines. Leur immatriculation au nom de l’État a, dans certains cas, conduit à des expulsions de petits agriculteurs ou à des conflits avec les tribus qui les exploitaient depuis des générations. À Tiznit, dans le Souss, des paysans ont manifesté en 2025 contre des projets immobiliers qui les privaient de leurs terres, sans compensation équitable. "On nous parle de modernisation, mais c’est notre survie qui est en jeu", dénonçait alors un porte-parole des manifestants.

Le foncier est un miroir des fractures du Maroc. D’un côté, un État qui se targue de posséder des millions d’hectares et de les valoriser. De l’autre, des citoyens qui peinent à accéder à un logement décent, à cultiver leurs terres ou simplement à vivre dignement. Les 13,7 millions d’hectares de l’État ne sont pas une richesse si elles ne servent pas à réduire les inégalités.


Ce qu’il faut retenir : quand le symbole étouffe le réel

  1. La Tbourida, symbole d’un système à deux vitesses

Le festival de Tamençourt n’est pas un cas isolé. Il illustre une tendance plus large : la priorité donnée aux événements culturels spectaculaires au détriment des services publics de base. Dans un pays où les inégalités territoriales se creusent, ces choix budgétaires interrogent. Faut-il célébrer le patrimoine quand les écoles manquent de tables et les hôpitaux de médecins ?

  1. Le foncier, une richesse qui échappe aux Marocains

Les 13,7 millions d’hectares de l’État sont une opportunité économique, mais aussi un risque social. Sans mécanismes de redistribution ou de compensation équitable, cette richesse foncière pourrait aggraver les tensions entre l’État et les populations locales. La question n’est pas seulement juridique (qui possède la terre ?), mais politique : à qui doit-elle profiter ?

  1. Transparence et redevabilité, parents pauvres de la gouvernance locale

Le débat sur la Tbourida a au moins eu le mérite de soulever une question cruciale : où va l’argent public ? Les citoyens marocains ont le droit de savoir comment leurs impôts sont utilisés, surtout quand les besoins essentiels ne sont pas couverts. La loi sur l’accès à l’information, adoptée en 2018, reste largement inappliquée. Sans transparence, la défiance envers les institutions ne fera que grandir.

  1. Culture vs. développement : un faux débat

La Tbourida n’est pas l’ennemie des écoles ou des hôpitaux. Le vrai problème, c’est l’absence de vision intégrée. Un festival peut être un outil de développement s’il s’inscrit dans une stratégie globale, avec des retombées concrètes pour les habitants. À Essaouira, le festival Gnawa a ainsi permis de revitaliser le tourisme et de créer des emplois durables. Pourquoi pas à Tamençourt ?


Le Maroc aime se présenter comme un pays de contrastes, où le moderne côtoie le traditionnel. Mais quand ces contrastes deviennent des contradictions – des festivals somptueux dans des villes en déshérence, des terres immatriculées au nom de l’État tandis que les paysans en sont privés –, c’est toute la légitimité des institutions qui est en jeu. La Tbourida, comme le foncier, ne sont que des symptômes. Le mal est plus profond : un système où le symbole prime sur le réel, où l’image compte plus que le quotidien des citoyens.

Et si, pour une fois, on inversait la logique ? Et si les millions dépensés pour un festival servaient d’abord à construire une école, un hôpital, une route ? La Tbourida y survivrait. Le Maroc, lui, en sortirait grandi.