Tbourida, foncier et canicule : le Maroc à l'épreuve de ses choix culturels
Quand la tradition coûte cher, que l'État mise sur le foncier et que la chaleur expose les fractures, le Maroc révèle ses priorités. Enquête sur trois fronts qui questionnent son modèle.
Le Maroc brûle. Pas seulement sous les 45°C qui écrasent le Sud-Est et les provinces sahariennes depuis des semaines, mais sous le poids de ses propres contradictions. Ce mercredi 17 juin 2026, alors que les températures flirtent avec des records historiques, trois dossiers s’entrechoquent : la polémique autour du budget faramineux alloué à la Tbourida à Tamansourt, l’annonce d’un patrimoine foncier étatique en expansion, et les prévisions météo qui promettent encore des nuits étouffantes. Trois symptômes d’un même malaise : celui d’un pays où les choix culturels, économiques et climatiques peinent à s’aligner sur les urgences du moment.
La Tbourida, ou l’art de dépenser sans compter quand les villes étouffent
À Tamansourt, près de Marrakech, le festival annuel de Tbourida vient de s’achever dans un parfum de scandale. Des activistes locaux ont dénoncé une nouvelle fois les millions de dirhams engloutis dans ce spectacle équestre traditionnel, tandis que la ville croule sous les problèmes d’infrastructures. "On nous parle de patrimoine immatériel de l’UNESCO, mais nos enfants étudient dans des écoles sans climatisation et nos routes ressemblent à des pistes de rallye", fulmine un habitant cité par Kich24.
Le débat n’est pas nouveau, mais il prend une résonance particulière en 2026. D’un côté, la Tbourida est un marqueur identitaire fort, un soft power culturel qui attire touristes et investisseurs. De l’autre, son coût exorbitant – plusieurs millions de dirhams par édition – interroge dans un contexte de restrictions budgétaires et de tensions sociales. Les organisateurs, eux, justifient ces dépenses par l’attractivité économique du festival. Pourtant, les retombées locales restent floues : les hôtels de Marrakech en profitent, mais Tamansourt, elle, attend toujours ses égouts.
Ce qui frappe, c’est le décalage entre la communication officielle – "un levier de développement territorial" – et la réalité du terrain. La Tbourida est devenue un symbole des arbitrages impossibles du Maroc : comment concilier préservation du patrimoine et justice sociale ? Comment justifier des dépenses somptuaires quand les hôpitaux publics manquent de médicaments et que les écoles rurales ferment faute de professeurs ?
Le foncier étatique : 13,7 millions d’hectares, mais pour qui ?
Nadia Fettah, ministre de l’Économie et des Finances, a annoncé mardi que le patrimoine foncier de l’État dépassait désormais les 13,7 millions d’hectares, en hausse de 1,7 million depuis fin 2025. Une performance présentée comme un "levier pour l’investissement et la création d’emplois". Derrière ce chiffre impressionnant se cache une réalité plus contrastée.
D’abord, la méthode : cette expansion est le résultat d’une vaste opération d’immatriculation foncière lancée par la Direction des domaines de l’État. En clair, l’État s’approprie des terres non immatriculées, souvent situées dans des zones rurales ou périurbaines. Une stratégie qui vise à sécuriser le foncier pour attirer les investisseurs, notamment dans les secteurs de l’agriculture et des énergies renouvelables.
Mais pour qui, exactement ? Les critiques pointent un risque de concentration des terres entre les mains d’une élite économique, au détriment des petits agriculteurs et des communautés locales. "Le foncier est une ressource rare, et son accaparement par l’État ou les grands groupes aggrave les inégalités", explique un expert en droit foncier, sous couvert d’anonymat. Les exemples ne manquent pas : des projets immobiliers pharaoniques à Casablanca, des fermes solaires géantes dans le désert, des zones industrielles qui grignotent les terres agricoles… Autant d’initiatives qui promettent des emplois, mais qui, trop souvent, profitent surtout aux mêmes cercles.
Autre angle mort : la transparence. Les données sur la répartition de ce patrimoine restent opaques. Qui décide de l’affectation des terres ? Quels critères président aux cessions ? Les réponses se perdent dans les méandres de l’administration. Pourtant, dans un pays où l’accès à la terre est un enjeu social majeur, ces questions devraient être centrales. Au lieu de cela, on se contente de communiqués triomphants.
Canicule : quand la météo expose l’État des priorités
Ce mercredi, la Direction générale de la météorologie annonce des températures "assez chaudes à chaudes" sur le Sud-Est, l’Est et les provinces sahariennes, avec des pointes à 45°C. Rien de nouveau sous le soleil, diront certains. Sauf que cette canicule, comme celles des années précédentes, révèle l’impréparation chronique des autorités face à l’urgence climatique.
Les alertes se multiplient : risques de coupures d’électricité, pression sur les réseaux d’eau, dangers pour les populations vulnérables (personnes âgées, enfants, travailleurs en extérieur). Pourtant, les mesures concrètes se font attendre. Les plans de "résilience climatique" promis par le gouvernement restent lettre morte dans de nombreuses régions. À Casablanca, les quartiers populaires suffoquent sous le béton, sans espaces verts ni systèmes de ventilation. À Ouarzazate, les agriculteurs voient leurs récoltes griller sur pied. À Laâyoune, où les débarquements de pêche ont augmenté de 8 % en un an, les pêcheurs dénoncent l’absence de structures de stockage adaptées aux températures extrêmes.
Le paradoxe ? Le Maroc se présente comme un leader africain en matière d’énergies renouvelables, avec des projets solaires et éoliens ambitieux. Mais sur le terrain, l’adaptation aux effets concrets du réchauffement climatique peine à suivre. Les budgets alloués aux infrastructures locales (hôpitaux, écoles, logements sociaux) sont régulièrement rognés au profit de grands chantiers plus visibles – et plus rentables politiquement.
La canicule de 2026 n’est pas un épisode isolé : c’est le révélateur d’un modèle de développement qui privilégie l’image à la réalité, le court terme au long terme. Un modèle où l’on célèbre les records de production d’électricité solaire, mais où l’on oublie de climatiser les salles de classe.
Ce qu’il faut retenir : trois fronts, une même question
La Tbourida, le foncier étatique et la canicule ne sont pas trois sujets distincts. Ils dessinent les contours d’un Maroc à la croisée des chemins, où les choix culturels, économiques et climatiques s’entrechoquent.
- Le patrimoine contre la justice sociale : La préservation des traditions est-elle compatible avec les besoins urgents des populations ? La Tbourida, comme d’autres festivals, cristallise cette tension. Le risque ? Que le patrimoine devienne un alibi pour justifier des dépenses somptuaires, tandis que les services publics s’effritent.
- Le foncier, miroir des inégalités : L’État mise sur son patrimoine foncier pour attirer les investisseurs. Mais sans transparence ni redistribution, cette stratégie pourrait creuser les fractures territoriales. Qui profite vraiment de ces 13,7 millions d’hectares ?
- L’urgence climatique, parent pauvre des politiques publiques : Le Maroc a les moyens de ses ambitions vertes, mais peine à traduire ses engagements en actions concrètes. La canicule de 2026 est un test : saura-t-il protéger ses citoyens, ou continuera-t-il à privilégier les grands projets ?
Ces trois dossiers posent une question simple, mais cruciale : à quoi sert l’État marocain en 2026 ? À préserver une image, ou à répondre aux besoins de sa population ? La réponse se joue aujourd’hui, sous un soleil de plomb.