Football féminin, justice et tennis : le sport français face à ses tabous

Quand le sport français se retrouve confronté à ses angles morts : diplomatie tendue en Corée, affaires judiciaires étouffantes et niveau sportif qui explose sans reconnaissance.

Football féminin, justice et tennis : le sport français face à ses tabous
Photo de Jeffrey F Lin sur Unsplash

Le sport français aime se raconter en champion. Mais quand il s’agit de regarder ses propres failles, il préfère souvent détourner les yeux. Cette semaine, trois dossiers le rappellent avec une violence rare : une rencontre de football féminin qui dépasse le cadre sportif pour devenir un enjeu géopolitique, une affaire judiciaire qui révèle l’impunité des puissants dans le milieu, et un tennis masculin en pleine révolution technique… mais toujours aussi terne dans son expression. Trois symptômes d’un même malaise : un modèle qui privilégie l’image à la substance, la performance à l’éthique, et le spectacle à la vérité.


Corée du Sud-Nord : quand le football féminin devient un terrain miné

Elles sont arrivées sous escorte, dans un silence médiatique presque total. Les footballeuses du Naegohyang FC, club nord-coréen, ont foulé le sol sud-coréen mercredi pour affronter Suwon FC en demi-finales de la Ligue des champions asiatique féminine. La dernière fois qu’une équipe du Nord avait franchi la frontière, c’était en 2018, lors d’un sommet historique entre Kim Jong-un et Moon Jae-in. Huit ans plus tard, le contexte a changé : la Corée du Sud, dirigée par un président conservateur, Yoon Suk-yeol, entretient des relations glaciales avec Pyongyang. Et pourtant, le match a bien lieu.

Pourquoi ce silence assourdissant autour d’un événement qui, en temps normal, serait célébré comme un symbole de paix par le sport ? Parce que Séoul ne veut pas en faire un outil de propagande pour le régime nord-coréen. Parce que les joueuses du Naegohyang FC, comme toutes les athlètes nord-coréennes, sont des instruments d’État avant d’être des sportives. Et parce que la FIFA, qui supervise la compétition, a choisi de fermer les yeux sur les implications politiques de cette rencontre, comme elle le fait si souvent quand le business prime sur l’éthique.

Le sport français, lui, n’a pas à gérer de telles tensions diplomatiques. Mais il pourrait s’interroger : quand cessera-t-il de se voiler la face sur ses propres compromissions ? Entre les partenariats douteux de la Fédération Française de Football (FFF) avec des régimes autoritaires et les silences complices face aux dérives de ses dirigeants, le parallèle n’est pas si lointain.


Jean-Pierre Dartevelle : la justice sportive, ou l’art de protéger les siens

Il a été condamné à dix ans de prison en février 2025 pour viols sur une mineure. Pourtant, Jean-Pierre Dartevelle, 76 ans, ancien vice-président de la Fédération Française de Tennis (FFT), coule des jours tranquilles en liberté, dans l’attente de son procès en appel… qui n’aura pas lieu avant 2027. Pendant ce temps, Amandine Béra, sa victime présumée, raconte dans L’Équipe comment ce "temps long de la justice" lui est devenu "insupportable". Elle n’est pas la seule à s’indigner : le Comité National Olympique et Sportif Français (CNOSF) vient d’être saisi d’une requête en annulation des élections à la Fédération Française du Sport Automobile (FFSA), où un autre dirigeant, Pierre Ragues, est accusé de vouloir "verrouiller" les statuts pour conserver le pouvoir.

Ces affaires ne sont pas des cas isolés. Elles révèlent un système où les fédérations, souvent dirigées par des notables locaux ou d’anciennes gloires, fonctionnent en vase clos. Où les victimes doivent attendre des années pour obtenir réparation. Où les dirigeants mis en cause bénéficient d’une solidarité de corps qui frise l’omerta. La FFT, la FFSA, et tant d’autres : des institutions qui se drapent dans les valeurs du sport (respect, fair-play, exemplarité) mais qui, dès qu’il s’agit de protéger les leurs, ferment les yeux.

Le plus choquant ? Ce n’est même pas l’impunité – c’est l’indifférence. Combien de licenciés, de parents, de bénévoles savent que leur fédération est dirigée par des hommes (car ce sont presque toujours des hommes) dont les pratiques sont au mieux douteuses, au pire criminelles ? Combien osent poser des questions ? Le sport français, censé être un modèle d’intégrité, est en train de devenir un repaire de petits potentats locaux, où la loi du silence prime sur la justice.


Tennis masculin : le niveau explose, mais le style s’éteint

Valentin Vacherot a marqué l’histoire l’an dernier en devenant le premier joueur hors du top 100 à atteindre les quarts de finale d’un Masters 1000, à Shanghai. Cette semaine, L’Équipe s’interroge : le niveau des qualifications de Roland-Garros n’a-t-il jamais été aussi élevé ? La réponse est oui. Et c’est une révolution silencieuse.

Grâce à une professionnalisation accrue des joueurs classés entre la 100e et la 300e place mondiale, grâce aussi à l’effet "Vacherot" (ce jeune Français qui a prouvé qu’on pouvait percer sans être un prodige génétique), les matchs de qualification ressemblent de plus en plus à des duels du tableau final. Les joueurs hors top 100 sont "plus pros qu’avant", note le journal. Ils s’entraînent comme des athlètes de haut niveau, analysent leurs adversaires avec des outils data, et arrivent sur le court avec une rigueur tactique inédite.

Pourtant, malgré cette montée en puissance technique, le tennis masculin reste désespérément terne dans son expression. "T’as plus le look, coco", titre L’Équipe avec ironie. Où sont passés les tenues flamboyantes de McEnroe, les chemises à fleurs de Nadal, les costumes trois-pièces de Federer ? Aujourd’hui, les hommes du circuit s’habillent comme des comptables en week-end : couleurs neutres, coupes sages, aucun risque. Les femmes, elles, osent encore. Serena Williams et ses tenues futuristes, Coco Gauff et ses robes audacieuses, Iga Świątek et ses couleurs vives… Le contraste est saisissant.

Pourquoi cette frilosité ? Plusieurs explications : la pression des sponsors, qui privilégient l’image "propre" et consensuelle ; la peur du ridicule dans un sport où la virilité est encore un marqueur fort ; et surtout, l’absence de figures capables d’imposer un style. Federer, Nadal, Djokovic ont marqué leur époque autant par leur jeu que par leur personnalité. Aujourd’hui, qui incarne le tennis masculin ? Carlos Alcaraz, peut-être, mais son style vestimentaire reste sage. Les autres ? Des machines à points, efficaces, mais sans âme.

Le paradoxe est cruel : le tennis masculin n’a jamais été aussi fort techniquement, mais il n’a jamais été aussi fade esthétiquement. Comme si, pour gagner, il fallait d’abord se fondre dans la masse.


Ce qu’il faut retenir : le sport français à l’épreuve de ses contradictions

Trois dossiers, trois angles morts.

  1. Le sport comme outil politique : La rencontre Corée du Sud-Nord rappelle que le sport n’est jamais neutre. La France, qui se targue d’être un modèle en matière de diplomatie sportive (avec ses partenariats en Afrique ou au Moyen-Orient), ferait bien de balayer devant sa porte. Quand cessera-t-elle de fermer les yeux sur les dérives de ses fédérations ?
  2. La justice, ou l’art de protéger les puissants : Les affaires Dartevelle et Ragues ne sont pas des exceptions. Elles sont la règle. Tant que les fédérations resteront des chasses gardées où les mêmes réseaux se cooptent et se protègent, les victimes continueront de se heurter à un mur. Le CNOSF, censé veiller à l’éthique du sport français, est-il à la hauteur ? Rien n’est moins sûr.
  3. L’excellence technique sans âme : Le tennis masculin est en train de vivre une révolution silencieuse. Mais à quoi bon gagner si c’est pour ressembler à tout le monde ? Le sport français, lui aussi, est en train de sacrifier son identité sur l’autel de la performance. Entre les clubs de Ligue 1 transformés en machines à cash et les athlètes réduits à des produits marketing, où est passée la passion ?

Le sport français aime se présenter comme un modèle. Mais un modèle qui ferme les yeux sur les abus, qui ignore les enjeux géopolitiques, et qui préfère la grisaille à l’audace, est-il encore digne de ce nom ? La réponse, cette semaine, est claire : non.