Spielberg, déchets, legs africain : la culture française face à ses contradictions
Entre le retour de Spielberg, l'effondrement annoncé du recyclage et le refus d'un legs africain à Bordeaux, la France cultive ses paradoxes culturels et écologiques.
La France aime se penser en championne de la culture et de l’écologie. Pourtant, cette semaine, elle donne à voir une autre réalité : celle d’un pays qui célèbre ses icônes étrangères tout en méprisant son propre héritage, et qui prêche la transition verte tout en laissant pourrir ses filières de recyclage. Trois dossiers, trois symptômes d’une schizophrénie nationale.
Spielberg, ou l’art de célébrer ce qu’on ne produit plus
Steven Spielberg sort Disclosure Day, et c’est l’événement. Le Monde consacre sa une au "retour du maître", Franceinfo détaille "cinq choses à savoir" sur ce "film événement", et les salles s’apprêtent à faire le plein. Pourtant, derrière l’hommage rituel au génie américain, une question saute aux yeux : où sont les Spielberg français ?
Le cinéma hexagonal, lui, continue de s’enliser dans des querelles de clochers. Entre les films d’auteur qui peinent à trouver leur public (Une année italienne, de Laura Samani, qualifié de "teen movie touchant mais ordinaire" par Libération) et les documentaires introspectifs qui tournent à l’autofiction étouffante (D’un monde à l’autre, où Jérémie Renier filme son deuil en Arctique), la France semble incapable de produire des œuvres à la fois populaires et ambitieuses. Spielberg, lui, a toujours su marier les deux – et c’est précisément ce qui manque cruellement au cinéma français.
Pire : alors que le pays encense le réalisateur américain, il enterre méthodiquement ses propres talents. Le dernier exemple en date ? Le refus par Bordeaux d’un legs exceptionnel : une collection d’objets africains offerte par une sage-femme, au prétexte que la ville "n’a pas vocation à devenir un musée". Une décision qui en dit long sur le rapport trouble de la France à son passé colonial.
Bordeaux et le legs africain : le mépris comme politique culturelle
Le 1er juin, le conseil municipal de Bordeaux a rejeté le legs d’une collection d’objets africains, estimant que la ville "n’a pas à gérer un petit musée africain". Derrière cette formulation administrative se cache un déni historique : Bordeaux, port négrier majeur, refuse aujourd’hui d’assumer son rôle dans la constitution des collections coloniales.
Ce refus n’est pas anodin. Il s’inscrit dans une longue tradition française de déni patrimonial. Alors que l’Allemagne, la Belgique ou les Pays-Bas multiplient les restitutions d’œuvres pillées, la France, elle, tergiverse. Les musées nationaux regorgent d’objets spoliés, mais les collectivités locales, comme Bordeaux, préfèrent fermer les yeux plutôt que d’affronter leur histoire.
Pourtant, ce legs n’était pas une charge, mais une opportunité. Une chance de créer un lieu de mémoire vivant, loin des vitrines poussiéreuses des grands musées parisiens. En le refusant, Bordeaux envoie un message clair : le patrimoine africain n’a pas sa place dans la culture française. Sauf, bien sûr, quand il s’agit de le monnayer via des expositions blockbusters.
Déchets : la France recycle ses promesses, pas ses bouteilles
Pendant ce temps, l’économie circulaire française est au bord de l’effondrement. Collectivités, professionnels et ONG tirent la sonnette d’alarme : les filières de recyclage sont "en danger de mort". Le constat est accablant : malgré les discours sur la transition écologique, la France recycle de moins en moins.
Les causes ? Un manque criant de financements, des objectifs européens inatteignables, et une politique publique schizophrène. D’un côté, l’État impose des quotas de recyclage toujours plus stricts. De l’autre, il ne donne pas aux acteurs locaux les moyens de les atteindre. Résultat : les centres de tri ferment les uns après les autres, et les déchets s’accumulent.
Le symbole de cette faillite ? Les terrils du Pas-de-Calais, ces montagnes de résidus miniers qui, hier encore, symbolisaient l’exploitation industrielle. Aujourd’hui, certains abritent des vignes – une reconversion écologique en trompe-l’œil. Car derrière cette vitrine verte, la réalité est moins reluisante : la France importe massivement des matières premières recyclées, faute de pouvoir traiter ses propres déchets.
Ce qu’il faut retenir
- Le cinéma français a un problème de taille : il encense Spielberg, mais ne produit plus de blockbusters populaires et ambitieux. Entre autofiction et films d’auteur confidentiels, il perd son public.
- Bordeaux illustre le déni patrimonial français : alors que l’Europe restitue ses collections coloniales, la France refuse un legs africain, préférant le mépris à la mémoire.
- L’économie circulaire est en train de s’effondrer : faute de moyens, les filières de recyclage ferment, et la France continue d’importer ce qu’elle ne sait plus traiter.
La France aime se croire à l’avant-garde de la culture et de l’écologie. En réalité, elle cultive ses contradictions : elle célèbre les icônes étrangères tout en méprisant son propre héritage, et prêche la transition verte tout en laissant pourrir ses filières de recyclage. Un pays qui refuse un legs africain et encense Spielberg en une du Monde a un sérieux problème d’identité. Et ce problème, il ne se réglera pas avec des discours.