Jamal Sellami en Arabie saoudite : le football marocain à l'épreuve de l'exode

L’entraîneur marocain Jamal Sellami rejoint Al-Fateh en Arabie saoudite, symbole d’un exode des talents qui interroge l’avenir du football local. Analyse des enjeux sportifs et économiques.

Jamal Sellami en Arabie saoudite : le football marocain à l'épreuve de l'exode
Photo de Ben Black sur Unsplash

Le football marocain connaît un nouveau départ – mais cette fois, c’est celui d’un de ses techniciens les plus expérimentés. Jamal Sellami, dont le nom a longtemps résonné dans les stades de la Botola Pro, a officiellement pris les rênes d’Al-Fateh, club saoudien en quête de résultats. Une signature qui, au-delà de l’anecdote sportive, révèle les tensions structurelles d’un championnat local pris entre attractivité internationale et préservation de ses talents.

Un technicien marocain pour relancer Al-Fateh

C’est par un communiqué sobre, publié jeudi sur son site officiel, qu’Al-Fateh a officialisé l’arrivée de Sellami. Le club, qui évolue dans le championnat saoudien – l’un des plus riches au monde depuis l’arrivée massive d’investissements étrangers –, mise sur l’expérience du Marocain pour « améliorer ses résultats et préparer les prochaines échéances ». Une formulation prudente, qui masque mal l’urgence sportive : Al-Fateh, malgré des moyens financiers croissants, peine à se hisser parmi les prétendants au titre.

Sellami, dont le parcours en Botola Pro a été marqué par des passages à la tête de clubs comme le Raja Casablanca ou l’OC Khouribga, incarne une génération d’entraîneurs marocains courtisés à l’étranger. Son recrutement s’inscrit dans une stratégie plus large des clubs saoudiens, qui misent sur des profils africains pour combiner expertise locale et projection internationale. Le championnat saoudien, boosté par les pétrodollars et une volonté affichée de devenir une place forte du football mondial, attire désormais des techniciens du continent – une tendance qui n’épargne pas le Maroc.

L’exode des talents, symptôme d’un football en mutation

Le départ de Sellami n’est pas un cas isolé. Ces dernières années, la Botola Pro a vu plusieurs de ses figures quitter le pays pour des horizons plus lucratifs. Des joueurs comme Achraf Hakimi ou Hakim Ziyech ont tracé leur route vers l’Europe, mais c’est désormais au tour des entraîneurs et des staffs techniques de franchir le pas. L’Arabie saoudite, avec ses salaires attractifs et ses projets ambitieux, devient une destination privilégiée pour ces profils.

Pour le football marocain, cette fuite des compétences pose une question cruciale : comment concilier formation locale et attractivité internationale ? La Fédération royale marocaine de football (FRMF) a fait de la montée en puissance des jeunes talents une priorité, avec des résultats probants – la sélection nationale, 7e au classement FIFA, en est la preuve. Mais si les entraîneurs expérimentés quittent le pays avant d’avoir pu transmettre leur savoir, c’est tout l’écosystème qui risque de s’appauvrir.

Un championnat local à la croisée des chemins

La Botola Pro, malgré ses progrès, reste un championnat de second plan sur la scène continentale. Les clubs marocains peinent à rivaliser avec leurs homologues égyptiens, algériens ou sud-africains en Ligue des champions africaine, et les infrastructures, bien qu’en amélioration, ne suffisent pas toujours à retenir les meilleurs éléments. Le départ de Sellami intervient d’ailleurs dans un contexte particulier : la saison 2026-2027 s’annonce comme un tournant, avec une refonte des calendriers et une volonté affichée de professionnaliser davantage le championnat.

Pourtant, les défis sont nombreux. Les droits télévisés, bien que croissants, restent modestes comparés à ceux des grands championnats européens. Les sponsors locaux, souvent frileux, privilégient les investissements dans des secteurs jugés plus rentables. Et si la FRMF a lancé des programmes de formation pour les entraîneurs, leur impact mettra des années à se faire sentir.

Ce qu’il faut retenir

Le recrutement de Jamal Sellami par Al-Fateh n’est pas qu’un simple transfert. Il illustre les contradictions d’un football marocain en pleine mutation, tiraillé entre ses ambitions internationales et les réalités économiques de son championnat local. D’un côté, l’Arabie saoudite offre des opportunités inédites pour les techniciens africains, avec des moyens que la Botola Pro ne peut égaler. De l’autre, ce mouvement risque d’affaiblir un écosystème déjà fragile, où la formation et la rétention des talents restent des enjeux majeurs.

Pour le Maroc, l’enjeu est double. D’abord, continuer à produire des joueurs et des entraîneurs de haut niveau, capables de briller à l’étranger – une stratégie qui a fait ses preuves avec les Lions de l’Atlas. Ensuite, trouver un modèle économique viable pour son championnat, afin de ne pas se contenter d’être une simple « pépinière » pour les clubs étrangers. La signature de Sellami est un rappel : dans le football moderne, les talents ne sont plus les seuls à partir – et leur départ pose des questions bien au-delà du terrain.