Kurt Schwitters, cancers du sein et lobbying plastique : les fronts culture et écologie

À Paris, une rétrospective éclaire l’héritage de Kurt Schwitters. Pendant ce temps, un livre dénonce les liens entre cancers du sein et conditions de travail, tandis que l’industrie du plastique dépense des millions pour retarder l’interdiction des emballages jetables.

Kurt Schwitters, cancers du sein et lobbying plastique : les fronts culture et écologie
Photo de Jr Korpa sur Unsplash

Le Musée Picasso, à Paris, consacre depuis mercredi une exposition majeure à Kurt Schwitters, figure méconnue du dadaïsme et pionnier du collage. Parallèlement, deux rapports mettent en lumière des enjeux écologiques et sanitaires qui interrogent les choix industriels et politiques du pays : l’un lie cancers du sein et expositions professionnelles, l’autre révèle l’ampleur des dépenses de lobbying des fabricants de plastique.

Kurt Schwitters, ou l’art comme résistance méthodique

Plus de trois cents œuvres – peintures, sculptures, collages et archives – sont présentées au Musée Picasso jusqu’au 10 janvier 2027. L’exposition, intitulée « Kurt Schwitters : La Déconstruction méthodique », retrace le parcours d’un artiste allemand qui, dans l’entre-deux-guerres, a transformé des déchets en œuvres d’art. Schwitters, souvent associé au mouvement Dada, a développé une pratique unique, le « Merz », qui consistait à assembler des matériaux hétéroclites – tickets de tramway, morceaux de bois, fragments de métal – pour créer des compositions poétiques et subversives.

Selon les commissaires de l’exposition, cette démarche n’était pas seulement esthétique, mais aussi politique. « Dans une Europe déchirée par les conflits, Schwitters a fait de l’art un acte de résistance contre l’ordre établi », explique-t-on au musée. Son travail, longtemps marginalisé, est aujourd’hui considéré comme une influence majeure pour des artistes contemporains comme Robert Rauschenberg ou Anselm Kiefer.

L’exposition intervient dans un contexte où les musées français sont de plus en plus sollicités pour aborder des questions sociales et écologiques. Le Musée Picasso lui-même a récemment annoncé un plan de réduction de son empreinte carbone, incluant la limitation des prêts d’œuvres à l’étranger.


Cancers du sein : un livre dénonce les angles morts de la santé au travail

Un collectif d’auteurs, dirigé par la sociologue Marie-Christine Limame et l’expert en santé au travail Laurent Vogel, publie « Ce que le travail fait aux femmes » (Éditions de l’Atelier), un ouvrage qui met en lumière les liens entre cancers du sein et expositions professionnelles. Selon les auteurs, près de 20 % des cancers du sein chez les femmes salariées pourraient être attribués à des facteurs liés au travail, notamment l’exposition à des produits chimiques et aux rayonnements ionisants, ainsi que le travail de nuit.

Le livre s’appuie sur des études épidémiologiques et des témoignages de salariées, notamment dans les secteurs de la santé, de la chimie et de la métallurgie. « Les femmes sont souvent exposées à des substances cancérigènes sans en être informées, et les protocoles de prévention restent insuffisants », écrit Anne Marchand, l’une des contributrices. Les auteurs pointent également le manque de reconnaissance de ces cancers comme maladies professionnelles, ce qui prive les victimes d’indemnisation.

Cette publication intervient alors que le gouvernement a lancé en 2025 un plan national de lutte contre les cancers liés au travail, mais dont les effets tardent à se concrétiser. « Les employeurs et les pouvoirs publics minimisent encore trop souvent ces risques », déplore le collectif, qui appelle à une refonte des tableaux de maladies professionnelles.


Lobbying plastique : les industriels dépensent des millions pour retarder l’interdiction des emballages jetables

Un rapport publié mardi par l’association Zero Waste France révèle l’ampleur des dépenses de lobbying déployées par les fabricants de plastique pour s’opposer à la sortie des emballages à usage unique. Selon le document, les industriels du secteur ont dépensé entre 15 et 20 millions d’euros en 2025 pour influencer les décideurs européens et nationaux, notamment en finançant des études favorables à leur industrie et en multipliant les rencontres avec les parlementaires.

Le marché des emballages plastiques représente environ 22 milliards d’euros de chiffre d’affaires en Europe, et les fabricants craignent les conséquences de la directive européenne sur les plastiques à usage unique, qui prévoit leur interdiction progressive d’ici 2030. « Les industriels utilisent tous les leviers possibles pour retarder l’échéance », explique Laura Châtel, responsable du plaidoyer chez Zero Waste France. Parmi les stratégies identifiées : la promotion de solutions alternatives comme le recyclage chimique, une technologie encore balbutiante, ou la mise en avant de l’argument économique (« des milliers d’emplois menacés »).

Le rapport souligne également l’influence des lobbies sur les normes de recyclabilité, souvent définies en fonction des intérêts des industriels plutôt que des impératifs écologiques. « Les critères de recyclabilité sont parfois si laxistes qu’ils permettent de qualifier de "recyclable" des emballages qui ne le sont pas en pratique », précise le document.

Cette enquête intervient alors que la France, qui a été l’un des premiers pays à interdire les pailles et les couverts en plastique, peine à faire appliquer ces mesures. Plusieurs associations dénoncent des contournements, comme l’utilisation de plastiques « biodégradables » qui ne se décomposent pas dans des conditions naturelles.


Ce qu’il faut retenir

  1. L’art comme miroir des crises : L’exposition sur Kurt Schwitters rappelle que la création artistique a souvent été un moyen de résister aux chaos politiques et sociaux. Son travail, qui transforme des déchets en œuvres d’art, résonne avec les enjeux écologiques actuels.
  2. Santé au travail : un angle mort persistant : Le livre « Ce que le travail fait aux femmes » met en lumière un problème de santé publique largement sous-estimé. Malgré les plans gouvernementaux, la reconnaissance des cancers professionnels reste un combat.
  3. Lobbying industriel : un frein à la transition écologique : Le rapport de Zero Waste France montre comment les industriels du plastique utilisent des moyens financiers colossaux pour retarder les régulations. Une stratégie qui rappelle les méthodes employées par d’autres secteurs, comme celui des énergies fossiles.

Ces trois fronts – culturel, sanitaire et écologique – illustrent les tensions qui traversent la société française. Entre héritage artistique, inégalités de santé et résistance des lobbies, les défis de la transition restent entiers.