Maroc 2026 : quand la santé, les trafics et le foot révèlent l'État des fractures

Cancer du foie, trafics urbains et prix abusifs pendant le Mondial : trois fronts où l'État marocain montre ses limites face aux urgences sociales.

Maroc 2026 : quand la santé, les trafics et le foot révèlent l'État des fractures
Photo de Philip Strong sur Unsplash

Quand la santé sauve, mais pour qui ?

Agadir vient d’écrire une page de son histoire médicale. Pour la première fois, le CHU Mohammed VI a traité un cancer du foie par radiofréquence, une technique mini-invasive qui détruit les tumeurs sans ouvrir le patient. L’intervention, menée par une équipe de gastro-entérologues, marque une avancée réelle pour une région où les pathologies hépatiques pèsent lourd sur le système de santé. Pourtant, cette prouesse technique pose une question brutale : à qui profite vraiment l’innovation médicale au Maroc ?

Le CHU d’Agadir, comme ceux de Casablanca ou Rabat, concentre les moyens humains et technologiques. Dans le même temps, les hôpitaux de l’Oriental ou des provinces sahariennes peinent à offrir des soins de base. L’OMS le rappelle dans son dernier rapport : l’accès au sang, essentiel pour les transfusions, reste inégal. Si 85 % des dons sont désormais volontaires et non rémunérés – un progrès indéniable –, des millions de personnes, surtout dans les zones rurales, continuent de se heurter à des pénuries. La radiofréquence à Agadir est une victoire, mais une victoire en trompe-l’œil tant que les déserts médicaux persistent.


Trafics urbains : quand l’État abandonne ses rues

À Marrakech, une voiture fantôme hante le quartier de la route d’Asfi. Abandonnée près du cimetière Rahma, elle est devenue un repaire pour dealers et consommateurs de drogue. Les riverains décrivent une « bourse noire mobile » : la voiture est régulièrement déplacée pour échapper aux contrôles, transformant un simple tronçon de rue en zone de non-droit. À quelques kilomètres de là, dans le quartier des Hôpitaux, un débit de tabac ouvert 24h/24 fait office de plaque tournante pour les trafics nocturnes. Les habitants, excédés, ont alerté le wali de la région, dénonçant « un danger pour la sortie des femmes et des enfants ».

Ces deux cas ne sont pas isolés. Ils révèlent une réalité crue : là où l’État se retire, les trafics prospèrent. Les autorités locales semblent dépassées, voire complaisantes. À Marrakech comme à Fès – où une station de déchromatation des tanneries attend toujours sa mise à niveau –, les infrastructures publiques sont soit absentes, soit inefficaces. Les tanneurs de Fès refusent d’utiliser la station existante, arguant que le chrome recyclé altère la qualité de leurs cuirs. Résultat : les effluents toxiques continuent de polluer les sols et les nappes phréatiques, tandis que la SRM-FM lance une énième étude pour « réhabiliter » un équipement sous-utilisé.

La question n’est pas technique, mais politique. Pourquoi ces dysfonctionnements persistent-ils ? Parce que les trafics, qu’ils soient liés à la drogue, aux déchets ou à l’économie informelle, génèrent des revenus que l’État ne parvient (ou ne veut) pas à capter. À Marrakech, la voiture fantôme est un symbole : celui d’un État qui laisse pourrir ses marges plutôt que de les administrer.


Mondial 2026 : le foot comme miroir des inégalités

Le Maroc a tenu tête au Brésil (1-1) samedi, confirmant son statut de nation footballistique majeure. Mais en coulisses, le Mondial 2026 révèle une autre fracture : celle des prix. Pendant que les Lions de l’Atlas défiaient la Seleção, les cafetiers marocains profitaient de l’aubaine pour gonfler leurs tarifs. Dans certains établissements, une simple boisson chaude coûte désormais 15 dirhams, et les sodas dépassent les 20 dirhams. Les justifications ? « La demande », « les coûts d’organisation », « les abonnements aux chaînes de diffusion ».

Sauf que cette hausse des prix n’est pas un phénomène spontané. Elle est le résultat d’une régulation défaillante et d’une tolérance coupable envers les abus. Les autorités locales, qui devraient veiller au respect des prix affichés, ferment les yeux. Pire : en l’absence de sanctions, les cafetiers des quartiers populaires ont emboîté le pas à ceux des zones touristiques. Le Mondial, censé être une fête nationale, devient un marqueur supplémentaire des inégalités. Ceux qui peuvent se payer 25 dirhams pour un café regardent le match ; les autres restent devant leurs écrans, ou renoncent.

Le paradoxe est cruel. Le football marocain brille sur la scène internationale, mais dans les rues, il sert de prétexte à une exploitation économique. Les mêmes supporters qui scandent « Fbladi, Fbladi » paient le prix fort pour un patriotisme marchandisé.


Ce qu’il faut retenir

Trois fronts, une même réalité : l’État marocain est à la peine.

  1. La santé avance par à-coups, avec des percées technologiques qui masquent mal les déserts médicaux. La radiofréquence à Agadir est une avancée, mais tant que les hôpitaux de l’Oriental manqueront de sang, le système restera bancal.
  2. Les trafics urbains prospèrent là où l’État se retire. À Marrakech comme à Fès, les dysfonctionnements ne sont pas techniques, mais politiques. Les solutions existent – stations de traitement, contrôles policiers –, mais elles ne sont pas appliquées.
  3. Le Mondial 2026 révèle une économie à deux vitesses. Le football est un soft power efficace, mais dans les cafés, il devient un outil d’exploitation. Les autorités ferment les yeux sur les abus, comme elles ferment les yeux sur les trafics.

Le Maroc de 2026 est un pays de contrastes. D’un côté, des médecins qui sauvent des vies avec des techniques de pointe ; de l’autre, des rues livrées aux dealers et aux spéculateurs. Entre les deux, un État qui peine à tenir ses promesses. La canicule et le Mondial ont révélé les fractures territoriales et sociales. Ces nouveaux fronts – santé, trafics, prix abusifs – montrent que les solutions ne viendront pas d’en haut. Elles devront émerger d’une société qui refuse de se laisser diviser.