Sahara : quand Washington et l'ONU réécrivent les règles du jeu
Le polisario admet négocier sous l'égide de l'ONU et des États-Unis. Une avancée majeure qui consacre l'initiative marocaine d'autonomie comme base des discussions.
Le Sahara n’est plus un dossier gelé. Pour la première fois depuis des décennies, le front polisario reconnaît négocier directement le plan marocain d’autonomie sous l’égide conjointe de l’ONU et de Washington. Une révolution diplomatique qui enterre les postures idéologiques et place Rabat en position de force.
Trois rounds, deux pays, une seule base : l’autonomie marocaine
Dans une interview accordée à El Español, Mohamed Yeslem Beissat, responsable des affaires étrangères du polisario, a levé un coin du voile sur des discussions jusqu’ici tenues secrètes. Trois rounds de consultations préliminaires se sont déjà tenus : deux aux États-Unis, un en Espagne. Leur cadre ? La résolution 2797 du Conseil de sécurité de l’ONU, qui consacre explicitement l’initiative marocaine d’autonomie comme « principale base » des négociations.
Ce n’est pas un détail. C’est une capitulation rhétorique. Pendant quarante ans, le polisario a refusé toute discussion qui ne partirait pas du principe d’un référendum d’autodétermination incluant l’indépendance. Aujourd’hui, il négocie dans le cadre fixé par Rabat. Et le fait sous le parrainage américain, dont l’ambassadeur au Maroc, Duke Buchan, a réaffirmé début mai que Washington soutenait une « solution politique réaliste » – comprendre : l’autonomie sous souveraineté marocaine.
Washington joue son va-tout
La position américaine n’a rien d’anodin. Elle s’inscrit dans une stratégie plus large de rééquilibrage des alliances au Maghreb, où l’Algérie, soutien historique du polisario, voit son influence s’éroder. En mars dernier, les États-Unis ont annoncé la reprise de leur coopération militaire avec le Maroc après une suspension de plusieurs mois, un geste interprété comme une récompense pour la normalisation des relations avec Israël. Aujourd’hui, ils parrainent des négociations qui, si elles aboutissent, consacreraient définitivement la marocanité du Sahara.
Pour Rabat, c’est une victoire diplomatique majeure. Mais attention : une victoire n’est pas une solution. Les discussions restent « préliminaires » et « informelles », selon Beissat. Traduction : le diable se niche dans les détails. Comment concilier l’autonomie promise par le Maroc avec les revendications d’une partie de la population sahraouie ? Comment éviter que ce processus ne soit perçu comme une capitulation par les plus radicaux du polisario ? Et surtout, comment l’Algérie, qui finance et abrite le mouvement séparatiste, réagira-t-elle si les négociations avancent sans elle ?
L’Algérie dans le rétroviseur
C’est la grande absente de cette équation. Alger a toujours présenté le conflit sahraoui comme une question de décolonisation, refusant toute solution qui ne passerait pas par un référendum d’autodétermination. Or, les négociations actuelles se déroulent sans son implication directe. Pire : elles s’appuient sur une résolution onusienne que l’Algérie a tenté, en vain, de bloquer l’an dernier.
Pourtant, l’Algérie reste un acteur incontournable. Elle contrôle une partie des camps de Tindouf, où vivent des milliers de Sahraouis, et finance le polisario à hauteur de plusieurs dizaines de millions de dollars par an. Son abstention dans ce processus pourrait le faire échouer – ou, au contraire, accélérer une solution si elle estime que le rapport de force lui est définitivement défavorable.
Ce qui se joue vraiment
Au-delà des postures diplomatiques, ce qui se négocie aujourd’hui, c’est l’avenir géopolitique de toute la région. Le Maroc mise sur une intégration économique accélérée du Sahara, avec des projets pharaoniques comme le port Dakhla Atlantique ou les zones franches de Laâyoune. Une autonomie sous souveraineté marocaine permettrait à Rabat de consolider son leadership en Afrique de l’Ouest, où il concurrence déjà l’Algérie sur les questions de sécurité et d’énergie.
Pour les États-Unis, c’est l’occasion de verrouiller une alliance stratégique avec un partenaire clé au Maghreb, dans un contexte de tensions croissantes avec la Russie et la Chine. Washington a tout intérêt à stabiliser la région, surtout si cela permet de marginaliser l’influence algérienne, perçue comme trop proche de Moscou.
Quant au polisario, il joue sa survie. En acceptant de négocier, il reconnaît implicitement que la lutte armée n’a mené nulle part. Mais il espère encore obtenir des garanties pour ses partisans – peut-être sous forme d’un statut spécial pour les territoires sous son contrôle, ou d’un partage des ressources naturelles.
Les prochains mois seront décisifs
Trois éléments à surveiller :
- La réaction algérienne : Si Alger durcit sa position, les négociations pourraient s’enliser. À l’inverse, une neutralité bienveillante accélérerait le processus.
- Le rôle de l’Espagne : Madrid, qui a accueilli un round de discussions, pourrait jouer les médiateurs. Mais son récent rapprochement avec Rabat (sur la question migratoire et énergétique) limite sa marge de manœuvre.
- La pression américaine : Les États-Unis ont tout intérêt à conclure avant la fin de l’année, avant que les élections présidentielles ne brouillent les priorités diplomatiques.
Une chose est sûre : le statu quo n’est plus tenable. Pour la première fois depuis 1991, le conflit sahraoui entre dans une phase de négociation concrète. Le Maroc en sort renforcé, mais il devra composer avec les attentes des Sahraouis – et avec les calculs d’une Algérie qui ne lâchera pas prise sans contrepartie.