Rif, prix du poulet, Koutchi : le Maroc des oubliés résiste en silence
Entre légalisation du cannabis sans retombées locales, prix du poulet qui s’effondrent sans baisser les menus, et folklore touristique sous contrôle étatique, le Maroc des marges impose ses réalités. Enquête.
Le Rif, laboratoire d’une souveraineté en trompe-l’œil
Cinq ans après la légalisation du cannabis à usage médical et industriel, le Rif reste le symbole d’une réforme qui promet monts et merveilles… sans jamais les livrer. Officiellement, le Maroc mise sur une filière encadrée pour sortir des milliers de familles de l’économie informelle. Dans les serres de Béni Oulid, pourtant, les plants poussent toujours sous le même soleil, mais les agriculteurs attendent encore les retombées promises. "On nous a parlé de contrats avec des laboratoires européens, de prix garantis, de coopératives modernes", confie un producteur sous couvert d’anonymat à Le Monde. "Aujourd’hui, on vend toujours à des intermédiaires, au même prix qu’avant. La seule différence, c’est qu’on a un papier qui dit qu’on est légaux."
Le paradoxe est cruel : le Maroc, devenu en quelques années l’un des premiers exportateurs mondiaux de cannabis légal, voit ses propres producteurs locaux piégés dans un système qui reproduit les mêmes inégalités qu’avant. Les licences d’exploitation ? Concentrées entre les mains de quelques opérateurs proches du pouvoir. Les débouchés ? Réservés aux grands groupes capables de répondre aux normes internationales. Quant aux petits paysans, ils restent cantonnés à un rôle de sous-traitants, sans accès direct aux marchés. "La légalisation devait être une révolution sociale. En réalité, elle a surtout légalisé les inégalités", résume un économiste marocain spécialiste des zones rurales.
Pire : dans certaines communes, les autorités locales ont profité du flou juridique pour imposer des taxes informelles aux producteurs, sous prétexte de "régulation". Résultat, le revenu des familles n’a pas augmenté – il a parfois baissé. "On nous dit que c’est pour notre bien, mais personne ne nous explique pourquoi les bénéfices partent à Casablanca ou à l’étranger", s’indigne un jeune agriculteur de la province de Taounate.
Poulet à 10 dirhams, menus à 140 : l’arithmétique impossible des Marocains
À Marrakech, le prix du poulet a chuté de près de 50 % en quelques semaines, passant de 20-25 dirhams le kilo à 10-12 dirhams. Une aubaine pour les consommateurs ? Pas vraiment. Dans les restaurants, les menus à base de volaille affichent toujours les mêmes tarifs : 35 dirhams pour un sandwich, jusqu’à 140 dirhams pour un plat complet. "C’est du vol organisé", s’emporte un client interrogé par Kech24. "Quand le prix du poulet monte, ils augmentent les tarifs en deux jours. Quand il baisse, ils font semblant de ne pas le voir."
Les associations de protection des consommateurs dénoncent une pratique récurrente : les professionnels du secteur agroalimentaire ajustent leurs prix à la hausse en un clin d’œil, mais traînent des pieds pour les baisser. "C’est une question de pouvoir de marché", explique un expert en économie informelle. "Les restaurateurs et les grandes surfaces ont les moyens de stocker la marchandise et d’attendre que les prix remontent. Les petits consommateurs, eux, n’ont pas ce luxe."
Le phénomène dépasse le seul cas du poulet. Les prix des légumes, des œufs, voire de l’électricité, suivent la même logique : les hausses sont répercutées immédiatement, les baisses… jamais. "C’est une forme de taxation invisible", souligne un économiste. "Les marges des intermédiaires absorbent les gains de pouvoir d’achat. Au final, le consommateur marocain paie toujours le prix fort."
Koutchi de la place Jemaa el-Fna : quand l’État musèle le folklore
À Marrakech, les calèches tirées par des chevaux – les fameux Koutchi – sont devenues le symbole d’un tourisme de masse sous contrôle étatique. Samedi, le wali de la région a imposé de nouvelles règles : retour obligatoire des attelages à leur station désignée, uniformes pour les cochers, et interdiction de circuler librement sur la place Jemaa el-Fna. "C’est une opération de nettoyage avant l’été", explique un fonctionnaire de la wilaya. "On veut un tourisme propre, organisé, sans débordements."
Sauf que derrière cette façade de modernisation se cache une réalité moins reluisante : la marginalisation des petits acteurs du secteur. Les propriétaires de calèches, souvent des familles modestes qui dépendent de cette activité depuis des générations, n’ont pas été consultés. "On nous impose des règles sans nous donner les moyens de les respecter", déplore un cocher. "Les uniformes coûtent cher, la station est loin du centre, et les touristes préfèrent les calèches qui circulent librement. Résultat : on va perdre des clients."
Pire : cette régulation s’accompagne d’une chasse aux "informels", ces vendeurs ambulants et artisans qui font le charme de la place. "L’État veut une Jemaa el-Fna aseptisée, sans odeurs, sans bruit, sans vie", ironise un guide touristique. "Mais c’est justement cette authenticité qui attire les visiteurs. Si on la supprime, il ne restera plus qu’un Disneyland pour touristes pressés."
Ce qu’il faut retenir : le Maroc des marges gronde
Entre le Rif qui attend toujours les retombées de la légalisation du cannabis, les consommateurs marocains qui paient le prix fort malgré la baisse des cours, et les petits acteurs du tourisme marrakchi écrasés par la bureaucratie, une même logique se dessine : celle d’un État qui promet des réformes sociales, mais ne les applique qu’à moitié – ou seulement pour les plus puissants.
La Coupe du Monde 2026, les data centers, les partenariats économiques avec la France… Pendant ce temps, dans l’ombre des grands projets, les fractures territoriales se creusent. Et les Marocains des marges, ceux qui n’ont ni lobby ni relais médiatique, continuent de résister – en silence. Jusqu’à quand ?