Revenu universel, IA et rachats : l'économie française face à ses fausses solutions

Le revenu universel refait surface dans la Silicon Valley, tandis que SFR et Canal+ illustrent les impasses d'un capitalisme en quête de rentabilité immédiate. Analyse.

Revenu universel, IA et rachats : l'économie française face à ses fausses solutions
Photo de Conny Schneider sur Unsplash

Le revenu universel, ou l’illusion d’une tech philanthropique

La Silicon Valley a ressorti son vieux jouet : le revenu universel. Pas par humanisme, mais par peur. Peur que l’IA, qu’elle a elle-même dopée aux stéroïdes algorithmiques, ne dévore les emplois plus vite que prévu. Les patrons de la tech agitent ce hochet comme une rustine sociale, alors qu’ils savent pertinemment que le problème n’est pas le manque de revenus, mais la concentration extrême des richesses qu’ils ont eux-mêmes orchestrée.

Anthropic, l’un des champions américains de l’IA, vient de publier un essai alarmiste sur les risques d’une intelligence artificielle "capable de s’auto-améliorer". Le PDG Dario Amodei appelle à une pause dans la course aux armements numériques. Ironie du sort : c’est la même entreprise qui, il y a quelques mois, vantait ses modèles comme la solution miracle pour automatiser des pans entiers de l’économie. Aujourd’hui, elle découvre que ses créatures pourraient lui échapper. La tech pleure sur son propre Frankenstein, mais refuse de lâcher la bride.

En France, le débat sur le revenu universel reste timide, cantonné à des expérimentations locales. Pourtant, le pays en aurait cruellement besoin. Pas pour compenser les emplois détruits par l’IA – ce serait admettre que le capitalisme numérique est une machine à exclure –, mais pour réparer les dégâts d’un État social qui a déjà abandonné des millions de précaires à leur sort. Le revenu universel version Silicon Valley, c’est la carotte après le bâton : on vous donne quelques miettes pour que vous ne vous révoltiez pas contre le système qui vous spolie.


SFR : le rachat qui sent la fin de partie

Quatre opérateurs télécoms français négocient depuis des semaines le rachat de SFR, et ils se donnent jusqu’à dimanche pour "finaliser" un accord. Derrière ce jargon se cache une réalité moins glorieuse : SFR, autrefois fleuron des télécoms français, est devenu un actif toxique que personne ne veut vraiment, mais que tout le monde se dispute par peur de laisser un concurrent prendre l’avantage.

Le consortium mené par Patrick Drahi, qui détient déjà SFR, a proposé une valorisation de 20,35 milliards d’euros. Un chiffre qui sonne comme une blague quand on sait que le groupe croule sous les dettes et que ses parts de marché s’effritent année après année. Les opérateurs historiques – Orange, Bouygues, Free – jouent les réticents, mais aucun ne veut rater le coche. Car dans un marché saturé, où les marges se réduisent comme peau de chagrin, posséder SFR, c’est avant tout empêcher un rival de grossir.

Ce rachat est symptomatique d’un capitalisme français à bout de souffle. Plus personne ne croit à la croissance organique, alors on se rachète entre soi, on se restructure, on licencie, et on espère que les actionnaires ne remarqueront pas que le gâteau ne grossit plus. Patrick Drahi, lui, a déjà tourné la page. D’après Libération, le milliardaire a quitté l’Europe pour s’installer à Tel-Aviv et se reconvertir dans les investissements au Proche-Orient. SFR n’était qu’une étape dans sa course effrénée à la rentabilité. Une fois la vente actée, il pourra passer à autre chose, laissant derrière lui des milliers de salariés et des millions d’abonnés condamnés à subir les conséquences de ses montages financiers.


Canal+ et Zemmour : quand l’économie sert l’agenda politique

Canal+ diffuse en ce moment l’adaptation du Suicide français, le pamphlet d’Éric Zemmour. Un choix éditorial qui a provoqué l’indignation du syndicat + Libres, qui accuse la chaîne de faire la "communication" du probable candidat à la présidentielle de 2027. La direction de Canal+ se défend en invoquant la liberté d’expression, mais personne n’est dupe : ce documentaire est un coup de pouce médiatique en pleine période de tensions politiques.

Ce n’est pas la première fois que Vincent Bolloré, actionnaire majoritaire de Canal+, utilise ses médias pour promouvoir une ligne idéologique. Mais cette fois, l’opération est d’autant plus cynique qu’elle intervient alors que le groupe est en pleine restructuration. Les salariés vivent dans l’incertitude, les plans sociaux se multiplient, et pendant ce temps, la direction dépense des millions pour produire un documentaire à la gloire d’un homme politique d’extrême droite.

Le cas Canal+ illustre une tendance plus large : l’instrumentalisation de l’économie au service d’un agenda politique. Les grands groupes médiatiques ne sont plus des contre-pouvoirs, mais des courroies de transmission pour les puissants. Et quand ils ne servent pas directement les intérêts de leurs actionnaires, ils deviennent des outils de propagande. Dans un pays où la concentration des médias atteint des niveaux record, cette dérive est d’autant plus inquiétante.


Ce qu’il faut retenir : des rustines pour un système à bout de souffle

Le revenu universel, le rachat de SFR, la propagande médiatique : trois symptômes d’une économie française qui tourne en rond.

  1. L’IA comme miroir de nos contradictions : Les géants de la tech, qui ont bâti leur fortune sur l’automatisation et la précarisation du travail, découvrent aujourd’hui que leurs créations pourraient leur échapper. Leur solution ? Une rustine sociale – le revenu universel – qui ne remet pas en cause le système, mais le sauve. En France, où l’État social est déjà en lambeaux, cette idée pourrait séduire. Mais attention : un revenu universel financé par l’impôt, sans remise en cause de la concentration des richesses, ne serait qu’un pansement sur une jambe de bois.
  2. Le capitalisme français en mode survie : Le rachat de SFR est l’illustration parfaite d’un capitalisme qui ne croit plus en la croissance. On se rachète entre soi, on licencie, on restructure, et on espère que les actionnaires ne remarqueront pas que le modèle est à l’agonie. Patrick Drahi, lui, a déjà quitté le navire. Il laisse derrière lui des salariés précarisés et des abonnés condamnés à subir les conséquences de ses choix.
  3. L’économie au service du politique : Canal+ n’est pas une exception. En France, les grands groupes médiatiques sont de plus en plus utilisés comme des outils de propagande. Quand l’économie sert à financer des projets politiques plutôt qu’à informer, c’est toute la démocratie qui en pâtit.

La France a besoin de solutions structurelles, pas de rustines. Mais tant que les décideurs économiques et politiques préféreront les expédients aux réformes de fond, le pays continuera de s’enfoncer dans ses contradictions.