Protection de l'enfance, bac, universités : la France qui étouffe ses jeunes
Affaire Lyhanna, réforme du bac, précarité universitaire : la France sacrifie sa jeunesse sur l'autel des réformes bâclées et des budgets en berne.
L'État français et ses enfants : un système qui enterre ses victimes
L'affaire Lyhanna n'est plus une affaire. C'est un symptôme. Celui d'un État qui, après avoir échoué à protéger une enfant de 12 ans violée et assassinée en 2023, continue de multiplier les réunions interministérielles sans jamais agir sur les défaillances structurelles. Sébastien Lecornu réunit ce mardi matin une partie de son gouvernement pour "décider de nouvelles mesures". Le mot est révélateur : on ne réforme pas, on décide. Comme si la protection de l'enfance était une question de volonté politique, et non de moyens, de formation, ou de responsabilité pénale des institutions.
Les rassemblements de lundi devant les tribunaux et les mairies – à Paris, Toulouse, Bourgoin-Jallieu – ont montré une colère qui dépasse le cadre judiciaire. Des milliers de personnes, majoritairement des femmes, ont scandé "Mais ils sont où les garçons ?", pointant l'absence criante des hommes dans les mobilisations contre les violences sexuelles. Le message est clair : ce n'est pas seulement l'État qui est défaillant, c'est toute une société qui refuse de voir ses enfants comme des victimes prioritaires. Gérald Darmanin, déjà fragilisé par les affaires de viol, est devenu la cible des manifestants. Mais le problème est bien plus large : comment un système peut-il protéger les enfants quand il punit les juges qui osent alerter, comme dans l'affaire Lyhanna, où la magistrate en charge avait été sanctionnée pour avoir signalé les dysfonctionnements ?
Le gouvernement promet d'amender le projet de loi sur la protection de l'enfance. Mais ces amendements, comme les réunions, risquent de n'être que des rustines sur un système en miettes. La France compte aujourd'hui 300 000 enfants en danger, selon les chiffres de l'IGAS. Et pourtant, les départements, en première ligne, manquent cruellement de moyens. Dans certains territoires, les travailleurs sociaux gèrent jusqu'à 80 dossiers chacun. Comment, dans ces conditions, éviter que des enfants comme Lyhanna ne tombent entre les mailles du filet ?
Le bac 2026 ou l'art de stresser les lycéens à la dernière minute
À un mois des épreuves écrites, Edouard Geffray a annoncé une mesure choc : un "niveau suffisant" en orthographe, syntaxe et grammaire sera désormais exigé pour obtenir la moyenne au bac. Une décision qui a pris tout le monde de court – élèves, professeurs, et même les rectorats. Les lycéens, déjà sous pression avec la réforme du bac et la suppression des filières, découvrent qu'ils devront désormais maîtriser des règles grammaticales que beaucoup d'adultes ignorent.
Le timing est pour le moins maladroit. Les candidats, qui ont passé des mois à préparer des épreuves dont les coefficients ont été modifiés à plusieurs reprises, se retrouvent avec une nouvelle épée de Damoclès au-dessus de la tête. "On nous change les règles du jeu en cours de partie", résume une lycéenne de terminale interrogée par Le Monde. Les professeurs, eux, s'interrogent : comment évaluer ce "niveau suffisant" ? Faut-il instaurer une épreuve spécifique ? Ou simplement alourdir les pénalités dans les copies ?
Derrière cette annonce se cache une réalité plus sombre : celle d'un système éducatif qui, faute de moyens pour former correctement les élèves, préfère durcir les exigences à la dernière minute. La France dépense 6,7 % de son PIB pour l'éducation, contre une moyenne de 5 % dans les pays de l'OCDE. Pourtant, les résultats des élèves français en orthographe ne cessent de se dégrader. Selon une étude de la DEPP, 20 % des élèves de troisième ne maîtrisent pas les bases de la grammaire. Plutôt que d'investir dans la formation des enseignants ou dans des méthodes pédagogiques innovantes, le ministère choisit la solution de facilité : serrer la vis aux élèves.
Cette réforme du bac s'inscrit dans une logique plus large de précarisation de l'éducation. Les universités, elles aussi, sont asphyxiées financièrement. Et le résultat est le même : une génération sacrifiée.
Universités : la fabrique des intermittents du savoir
"Les universités fabriquent leurs propres intermittents du savoir." La tribune publiée dans Le Monde par un collectif d'universitaires est sans appel. Les campagnes de recrutement pour les postes de maître de conférences, qui se déroulent actuellement, sont devenues une mascarade. Dans certaines disciplines, les candidats sont si nombreux que les jurys organisent des simulations de recrutement pour des postes qui n'existent pas. Dans d'autres, un favori est déjà désigné avant même que les entretiens ne commencent.
La précarité dans l'enseignement supérieur n'est pas nouvelle, mais elle atteint aujourd'hui des sommets. Selon le ministère de l'Enseignement supérieur, 30 % des enseignants-chercheurs sont en contrat précaire. Dans certaines universités, ce taux dépasse les 50 %. Les jeunes docteurs enchaînent les contrats courts, les vacations, les missions d'enseignement payées à la tâche. Beaucoup finissent par quitter l'université, épuisés et désillusionnés.
Cette précarité a des conséquences directes sur la qualité de l'enseignement. Comment former correctement les étudiants quand on doit soi-même survivre ? Comment mener des recherches ambitieuses quand on passe son temps à chercher des financements ? Les universités françaises, autrefois fleuron du système éducatif, sont devenues des usines à produire des diplômés sous-qualifiés et des enseignants sous-payés.
Le gouvernement, plutôt que de s'attaquer à ce problème structurel, préfère multiplier les annonces spectaculaires. Après la réforme du bac, voici venue l'heure de la "réforme de l'université". Mais sans moyens supplémentaires, ces réformes ne sont que des leurres. La France dépense 1,5 % de son PIB pour l'enseignement supérieur, contre 2,5 % en moyenne dans les pays de l'OCDE. Résultat : des amphithéâtres bondés, des laboratoires sous-équipés, et des enseignants qui doivent choisir entre leur recherche et leur survie financière.
Santé mentale : l'absentéisme qui révèle l'effondrement du travail
Les arrêts de travail longs explosent, et les troubles de santé mentale en sont la première cause. Selon l'étude annuelle de Malakoff Humanis, les troubles musculosquelettiques et les cancers ne sont plus les principaux motifs d'absentéisme. Ils ont été relégués loin derrière la dépression, l'anxiété, et le burn-out. En 2026, près de 40 % des arrêts de travail de plus de 30 jours sont liés à des problèmes psychologiques.
Cette hausse de l'absentéisme n'est pas une surprise. Elle est le résultat d'une décennie de réformes du travail qui ont privilégié la flexibilité au détriment de la sécurité des salariés. Les contrats précaires, le télétravail mal encadré, la pression constante de la productivité : tous ces facteurs ont contribué à dégrader la santé mentale des travailleurs. Et les entreprises, plutôt que de s'attaquer aux causes du problème, préfèrent souvent pointer du doigt les salariés "fragiles".
Le gouvernement, lui, se contente de constater. Les annonces sur la "qualité de vie au travail" se multiplient, mais les moyens manquent. Les services de santé au travail sont saturés, et les psychologues du travail sont une denrée rare. Résultat : les salariés en souffrance sont souvent livrés à eux-mêmes, avec pour seul recours les arrêts maladie.
Cette crise de la santé mentale au travail est un miroir de la société française. Une société qui exige toujours plus de productivité, mais qui refuse d'investir dans le bien-être de ses travailleurs. Une société qui parle de "résilience" et de "flexibilité", mais qui ne propose aucune solution concrète pour ceux qui craquent. Et les chiffres de Malakoff Humanis sont là pour le rappeler : l'absentéisme n'est pas un problème individuel, c'est un problème systémique.
Ce qu'il faut retenir
La France est en train de sacrifier sa jeunesse. Entre un système de protection de l'enfance défaillant, un bac réformé à la hâte, et des universités asphyxiées financièrement, les signaux d'alerte sont partout. Mais le gouvernement, plutôt que de s'attaquer aux causes profondes de ces crises, préfère multiplier les annonces et les réunions interministérielles.
L'affaire Lyhanna a révélé l'ampleur des dysfonctionnements dans la protection de l'enfance. Pourtant, les promesses de réforme se heurtent à la réalité des moyens : des départements sous-dotés, des travailleurs sociaux débordés, et une justice qui peine à suivre. La réforme du bac, elle, est symptomatique d'une logique de précipitation. Plutôt que de former correctement les élèves, on durcit les exigences à la dernière minute. Quant aux universités, elles sont devenues des usines à produire des précaires, où les enseignants doivent choisir entre leur survie et leur mission.
Derrière ces crises sectorielles se cache un problème plus large : celui d'un pays qui refuse d'investir dans son avenir. La jeunesse française paie aujourd'hui le prix de décennies de sous-investissement dans l'éducation, la santé, et la protection sociale. Et les chiffres de l'absentéisme au travail montrent que cette crise ne concerne pas seulement les jeunes : c'est toute la société qui est en train de craquer.