Pharmacies, IA et partenariats : le Maroc soigne-t-il ses dépendances économiques ?

Le Maroc adopte un nouveau Code du médicament, alerte sur l'empreinte climatique de l'IA et renforce ses liens avec la France. Trois choix qui révèlent ses fragilités structurelles.

Pharmacies, IA et partenariats : le Maroc soigne-t-il ses dépendances économiques ?
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Quand le médicament devient une variable d’ajustement

Le Parlement marocain vient d’adopter un nouveau Code du médicament. Officiellement, il s’agit d’une "modernisation ciblée". Dans les faits, ce texte révèle une économie pharmaceutique prise en étau entre dépendance aux importations et pression des laboratoires internationaux.

Le ministre de la Santé, Amine Tehraoui, a insisté sur le caractère "prioritaire" des amendements. Prioritaire pour qui ? Les mutations du secteur évoquées – pénuries récurrentes, flambée des prix, concurrence des génériques indiens – ne sont pas nouvelles. Ce qui l’est, c’est l’absence de mesures structurelles pour réduire la facture des importations, qui pèse près de 70 % du marché selon les dernières données de Bank Al-Maghrib.

Le Maroc produit localement moins de 30 % de ses besoins en médicaments, malgré des incitations fiscales vieilles de dix ans. Le nouveau Code se contente de "simplifier les procédures" – un euphémisme pour dire qu’il accélère les autorisations sans exiger de transferts de technologie. Les laboratoires étrangers, eux, gardent la main sur les molécules stratégiques. Résultat : quand l’euro ou le dollar s’envolent, comme en 2022, les prix des traitements explosent, et c’est le contribuable qui paie la note via les subventions de la Caisse de compensation.

Pire : le texte ne prévoit aucun mécanisme de contrôle des marges des grossistes et des officines. Dans un pays où 60 % des dépenses de santé sont à la charge des ménages, cette omission a un goût amer. Le message est clair : le médicament reste un secteur rentable pour les intermédiaires, pas un levier de souveraineté sanitaire.


L’IA, ce miroir aux alouettes climatique

Antonio Guterres a choisi Londres pour lancer une alerte : l’intelligence artificielle a un "coût caché", et ce coût, c’est l’environnement. Le secrétaire général de l’ONU exige des géants du numérique qu’ils "disent toute la vérité" sur l’empreinte carbone de leurs data centers. Une demande qui résonne étrangement au Maroc, où l’IA est présentée comme un pilier de la "transformation digitale" du pays.

Le Maroc mise sur les data centers depuis 2020, avec des projets comme celui de Casablanca Finance City. Mais personne ne parle des 200 à 500 litres d’eau nécessaires pour refroidir un seul serveur par jour – dans un pays où les nappes phréatiques s’épuisent à vue d’œil. Ni des 1 à 2 % de la consommation électrique mondiale que représente déjà l’IA, selon l’Agence internationale de l’énergie.

Le gouvernement vante les "emplois high-tech" créés par ces infrastructures. Mais à quel prix ? Les data centers marocains sont majoritairement alimentés par des énergies fossiles, et leur consommation électrique devrait tripler d’ici 2030. Pendant ce temps, les coupures d’eau et d’électricité se multiplient dans les zones rurales. L’IA, ici, n’est pas une solution : c’est un symptôme de la schizophrénie d’un État qui promet la modernité tout en perpétuant les mêmes dépendances énergétiques.

Guterres a raison : l’IA doit être "honnête". Mais au Maroc, l’honnêteté serait de reconnaître que le pays n’a pas les moyens de son ambition. Pas sans une transition énergétique radicale – et des choix politiques qui ne se contentent pas de slogans.


La France, partenaire agricole ou bouée de sauvetage ?

Les entreprises françaises du secteur agroalimentaire sont "prêtes à renforcer leurs investissements" au Maroc, a déclaré Jean-Paul Torris, président du pôle agricole du MEDEF. Une déclaration faite en grande pompe à Rabat, en présence du ministre de l’Agriculture, Ahmed El Bouari. Derrière les sourires, une réalité moins reluisante : le Maroc reste le grenier de l’Europe, et la France en est le premier bénéficiaire.

Le partenariat agricole entre les deux pays repose sur un déséquilibre structurel. La France exporte vers le Maroc des technologies d’irrigation et des semences hybrides – souvent brevetées. En échange, elle importe des tomates, des agrumes et des légumes primeurs à bas coût, produits grâce à une main-d’œuvre sous-payée et à une eau subventionnée. Le plan "Génération Green", censé moderniser l’agriculture marocaine, a surtout profité aux grands groupes français comme Danone ou Lactalis, qui contrôlent une partie de la filière laitière.

Pire : les investissements promis sont conditionnés à l’extension des zones irriguées. Or, le Maroc puise déjà 90 % de ses ressources en eau pour l’agriculture, alors que les barrages sont à moins de 30 % de leur capacité. La France finance des projets pharaoniques comme le dessalement de l’eau de mer – une solution coûteuse et énergivore, qui profite surtout aux exportateurs.

Le MEDEF parle de "grande ambition" et d’"énergie verte". La réalité, c’est que ces partenariats enferment le Maroc dans un modèle extractiviste, où il exporte de l’eau virtuelle (via ses produits agricoles) et importe des technologies qu’il ne maîtrise pas. La souveraineté alimentaire ? Un mirage, tant que les choix stratégiques restent dictés par les intérêts des multinationales.


Ce qu’il faut retenir

  1. Le médicament, variable d’ajustement : Le nouveau Code du médicament ne résout rien. Il accélère les autorisations sans exiger de transferts de technologie, laissant le Maroc dépendant des laboratoires étrangers. Une réforme cosmétique pour un secteur en crise.
  2. L’IA, miroir aux alouettes : Le Maroc mise sur les data centers sans se soucier de leur impact climatique. Pendant ce temps, les coupures d’eau et d’électricité se multiplient. L’IA n’est pas une solution, mais un nouveau fardeau pour un pays déjà assoiffé.
  3. La France, partenaire ou prédateur ? : Les investissements français dans l’agroalimentaire marocain renforcent une dépendance dangereuse. Le Maroc exporte de l’eau et importe des technologies – un modèle insoutenable, surtout en période de sécheresse.

Le Maroc a des atouts : une position géostratégique, une jeunesse éduquée, des infrastructures en développement. Mais tant qu’il soignera ses dépendances avec des rustines plutôt qu’avec des réformes structurelles, il restera prisonnier des choix des autres.