Parole de l’enfant, fraude fiscale, égalité salariale : la France face à ses silences coupables

La France traîne sur la protection des mineurs, l’égalité salariale et la fraude fiscale. Trois dossiers qui révèlent son incapacité à agir là où ça dérange.

Parole de l’enfant, fraude fiscale, égalité salariale : la France face à ses silences coupables
Photo de Philip Strong sur Unsplash

La parole de l’enfant : un tabou qui tue

Philippe Meirieu le dit sans détour : "Il est urgent de prendre en compte la parole de l’enfant battu ou agressé." Une urgence que la France traite comme une option. Pourtant, les chiffres sont là. Selon une étude de l’UNICEF en 2025, près de 160 000 mineurs sont victimes de violences physiques ou sexuelles chaque année dans l’Hexagone. Et combien osent parler ? Moins de 10 %, estime la même source. Pourquoi ? Parce que la société française, famille et école comprises, préfère le déni à l’écoute.

Meirieu propose une "pédagogie de la parole authentique", dès le plus jeune âge. Une idée qui se heurte à deux murs : le conservatisme éducatif ("Les enfants doivent se taire et obéir") et l’inertie institutionnelle. Les signalements de violences sur mineurs ont augmenté de 30 % depuis 2020, mais les moyens alloués aux cellules d’écoute, eux, stagnent. Pire : dans 60 % des cas, les plaintes sont classées sans suite, faute de preuves. Preuves que personne n’a cherché à recueillir, justement parce que la parole de l’enfant n’est pas considérée comme crédible.

L’affaire Lyhanna, révélée en mars 2025, a mis en lumière cette mécanique glaçante. Une adolescente de 15 ans violée pendant des années par son beau-père, dont les appels à l’aide ont été ignorés par les services sociaux, puis par la justice. "Le problème doit être traité pour ce qu’il est : une question de civilisation", écrit l’historienne Anne-Claude Ambroise-Rendu. Une civilisation qui, visiblement, n’a pas encore décidé si les enfants étaient des citoyens à part entière ou des sujets à protéger… contre leur propre parole.


Fraude fiscale : quand les puissants jouent avec les règles

Le groupe Altrad, géant du BTP avec 65 000 salariés et un chiffre d’affaires de 12 milliards d’euros, est dans le collimateur de la justice. Perquisitions, enquête pour fraude fiscale internationale : le parquet national financier (PNF) soupçonne le groupe d’avoir mis en place un système sophistiqué d’évasion fiscale via des montages offshore. Rien de nouveau sous le soleil des paradis fiscaux ? Si. La nouveauté, c’est l’ampleur du dossier et le profil de Mohed Altrad, l’homme d’affaires franco-syrien qui dirige l’empire.

Altrad, c’est l’archétype du self-made-man à la française. Un réfugié syrien devenu milliardaire, proche du pouvoir, décoré de la Légion d’honneur. Un symbole, donc. Et c’est bien là le problème. Quand un tel symbole est éclaboussé par une affaire de fraude fiscale, la France hésite. Faut-il taper fort, au risque de décourager les "success stories" ? Ou fermer les yeux, au nom de la compétitivité économique ?

Le PNF, lui, semble avoir choisi son camp : les locaux du groupe ont été perquisitionnés. Mais dans un pays où les condamnations pour fraude fiscale se comptent sur les doigts d’une main (malgré des milliards d’euros détournés chaque année), on peut légitimement douter de l’issue. D’autant que le gouvernement, en pleine crise des finances publiques, a besoin de recettes. Or, Altrad emploie 65 000 personnes. Licencier massivement pour punir une fraude ? Peu probable. La France préfère souvent le compromis à la justice.


Égalité salariale : la transparence, oui, mais à moitié

La directive européenne sur la transparence salariale devait être transposée en droit français avant le 7 juin 2026. La France a raté le coche. Pourtant, cette directive était une révolution : elle oblige les entreprises à publier des écarts de rémunération entre hommes et femmes, et à justifier les différences. Une arme contre les inégalités, estime l’économiste Thomas Breda.

Sauf que. La France, championne des grands discours sur l’égalité, traîne des pieds dès qu’il s’agit de passer à l’action. Pourquoi ? Parce que la transparence salariale, ça dérange. Ça oblige les entreprises à regarder en face leurs propres discriminations. Et ça, beaucoup préfèrent l’éviter.

Prenez l’exemple des écarts de salaire : en 2026, les femmes gagnent toujours 15 % de moins que les hommes en moyenne, à poste et compétences égales. Dans certains secteurs, comme la tech ou la finance, l’écart dépasse les 20 %. La directive européenne aurait pu changer la donne. Mais le gouvernement a préféré une transposition a minima, avec des sanctions symboliques et des délais rallongés. "La transparence ne suffit pas si elle ne s’accompagne pas d’une obligation de résultat", souligne Breda. En clair : publier les écarts, c’est bien. Les corriger, c’est mieux. Mais visiblement, la France n’est pas pressée.


Ce qu’il faut retenir

Trois dossiers, trois échecs. La France brille par son incapacité à agir là où ça fait mal. Protéger les enfants ? Trop compliqué. Lutter contre la fraude fiscale ? Trop risqué. Imposer l’égalité salariale ? Trop contraignant.

Pourtant, ces sujets ne sont pas des détails. Ce sont des marqueurs de notre société. Une société qui préfère le silence à la parole, l’impunité à la justice, et les beaux discours aux actes concrets. La question n’est plus de savoir si la France va changer. Mais quand elle va enfin décider que ces combats valent la peine d’être menés. En attendant, les victimes – enfants, contribuables, femmes – continuent de payer l’addition.