Nawal Sfendla et le Lhotse : quand l'altitude révèle les fractures du Maroc
L'exploit de Nawal Sfendla, première Marocaine à enchaîner Everest et Lhotse, interroge : pourquoi le Royaume, champion du soft power sportif, néglige-t-il ses athlètes d'exception ?
Nawal Sfendla : l’exploit qui expose l’État absent
Nawal Sfendla vient d’écrire une page de l’histoire du sport marocain. En enchaînant l’ascension de l’Everest et du Lhotse en moins de 48 heures, elle est devenue la première Marocaine – et l’une des rares femmes au monde – à réaliser cet exploit d’altitude extrême. Un accomplissement qui, à lui seul, devrait faire la une des médias nationaux et valoir à son auteure les honneurs officiels. Pourtant, trois jours après son retour, le silence des institutions est assourdissant.
Ce contraste entre l’exploit individuel et l’indifférence collective n’est pas anodin. Il révèle une fracture profonde dans la manière dont le Maroc gère son soft power sportif. Le Royaume excelle à mettre en avant ses stars du football – Hakimi, Ziyech, En-Nesyri – quand elles brillent sous les projecteurs européens. Mais dès qu’il s’agit de disciplines moins médiatisées, ou d’athlètes dont les performances ne génèrent pas de retombées immédiates, l’État se fait discret. Sfendla, malgré son palmarès exceptionnel, n’a jamais bénéficié d’un soutien comparable à celui accordé aux footballeurs. Son parcours est celui d’une autodidacte qui a dû composer avec des moyens limités, des sponsors rares, et une reconnaissance institutionnelle quasi inexistante.
Le soft power à géométrie variable
Le Maroc aime se présenter comme une puissance sportive africaine et mondiale. Les succès des Lions de l’Atlas en Coupe du Monde, les performances des clubs en Ligue des Champions, ou encore l’organisation d’événements comme la CAN U17, sont autant d’occasions de briller sur la scène internationale. Pourtant, cette stratégie de communication cache une réalité moins reluisante : le sport marocain reste profondément inégalitaire.
D’un côté, le football bénéficie d’investissements massifs, de partenariats publics-privés, et d’une couverture médiatique permanente. De l’autre, des disciplines comme l’alpinisme, l’athlétisme ou même le handball, pourtant porteuses de succès, peinent à obtenir des financements. Nawal Sfendla n’est pas une exception. D’autres athlètes marocains, comme l’alpiniste Elhoussaine Oussaddene ou la marathonienne Fatima Zahra El-Alaoui, ont dû compter sur leurs propres ressources pour se hisser au plus haut niveau. Leurs exploits, aussi remarquables soient-ils, ne font pas le poids face à l’hégémonie du ballon rond.
Cette dichotomie pose une question cruciale : le Maroc mise-t-il sur le sport pour son rayonnement, ou seulement sur les sports qui rapportent ? La réponse est dans les chiffres. Selon les derniers rapports du ministère de la Jeunesse et des Sports, plus de 70 % des budgets publics alloués au sport vont au football. Les autres disciplines se partagent les miettes, souvent sous forme de subventions ponctuelles et insuffisantes.
L’altitude comme miroir des fractures sociales
L’histoire de Nawal Sfendla est aussi celle d’un pays où les opportunités ne sont pas distribuées équitablement. Originaire d’un milieu modeste, elle a dû surmonter des obstacles que peu de ses homologues masculins – surtout dans le football – ont eu à affronter. Son parcours rappelle celui d’autres sportives marocaines, comme la boxeuse Khadija Mardi ou la judokate Assmaa Niang, qui ont dû se battre pour obtenir une reconnaissance à la hauteur de leurs performances.
Cette inégalité de traitement n’est pas seulement une question de genre. Elle reflète une réalité plus large : au Maroc, le sport reste un privilège pour ceux qui ont les moyens de se payer un club, un entraîneur, ou des équipements de qualité. Les athlètes issus de milieux défavorisés, ou pratiquant des disciplines peu médiatisées, doivent souvent se contenter de structures vétustes, d’un encadrement minimal, et d’un soutien financier aléatoire.
L’exploit de Sfendla interroge donc bien au-delà du sport. Il met en lumière les limites d’un modèle qui privilégie le spectacle à l’excellence, la visibilité à la performance, et les retombées médiatiques au mérite individuel. Dans un pays où l’État se targue de promouvoir l’égalité des chances, comment justifier que des athlètes d’exception comme elle doivent encore se battre pour obtenir une reconnaissance basique ?
Ce qu’il faut retenir
- Un exploit sans lendemain ? Nawal Sfendla a réalisé un exploit historique, mais son parcours révèle l’absence de soutien institutionnel pour les sports non médiatiques. Le Maroc célèbre ses héros quand ils rapportent des trophées, mais les oublie dès que les projecteurs s’éteignent.
- Le football, seul sport qui compte ? Avec plus de 70 % des budgets publics, le football écrase toutes les autres disciplines. Une stratégie qui limite le rayonnement sportif du pays à une seule discipline, au détriment d’une diversité pourtant porteuse de succès.
- Le sport, miroir des inégalités : L’histoire de Sfendla n’est pas isolée. Elle illustre les fractures sociales et territoriales qui traversent le sport marocain, où l’accès aux moyens et à la reconnaissance reste inégal.
- Un soft power à deux vitesses : Le Maroc mise sur son image sportive pour se positionner sur la scène internationale, mais cette stratégie reste superficielle tant qu’elle ne s’accompagne pas d’un véritable investissement dans la formation et le soutien des athlètes.
En définitive, l’exploit de Nawal Sfendla est bien plus qu’une performance sportive. C’est un révélateur des contradictions d’un pays qui célèbre ses succès tout en négligeant ceux qui les rendent possibles. Tant que le Maroc ne repensera pas sa politique sportive pour la rendre plus inclusive et équitable, des talents comme elle continueront de briller malgré l’État, et non grâce à lui.