Edgar Morin, PFAS, chlordécone : la France face à ses crimes lents

Mort à 104 ans, Edgar Morin laisse une œuvre prémonitoire sur nos crises. Pendant ce temps, l’État avoue son impuissance face aux polluants éternels et au chlordécone.

Edgar Morin, PFAS, chlordécone : la France face à ses crimes lents
Photo de Tanya Barrow sur Unsplash

Edgar Morin : l’homme qui avait vu venir nos fractures

Edgar Morin est mort vendredi. À 104 ans, le sociologue emportait avec lui une lucidité qui, aujourd’hui, fait cruellement défaut. Dans une tribune publiée ce matin par Le Monde, l’historien Pascal Ory salue son "puissant désir d’expérimentation" – une formule qui sonne comme un reproche adressé à une France engoncée dans ses certitudes. Morin, lui, avait compris une chose simple : les crises ne s’annulent pas, elles s’additionnent. Écologie, démocratie, santé mentale – ses travaux des années 1970 sur la "complexité" anticipaient les impasses actuelles. Pourtant, en 2026, alors que la canicule étouffe le pays et que les scandales sanitaires s’empilent, ses héritiers politiques brillent surtout par leur absence.

L’hommage national organisé ce matin aux Invalides ressemble à une cérémonie de convenance. On célèbre un penseur, mais on enterre ses idées. Morin avait théorisé la "pensée complexe" pour affronter les défis systémiques. La France, elle, préfère les solutions en silos : un plan climat par-ci, une loi sur l’IA par-là, sans jamais relier les fils. Résultat ? Les mêmes acteurs qui applaudissent aujourd’hui son génie sont ceux qui, hier, ont sabré les budgets de la recherche en sciences sociales. Comme si la lucidité était un luxe, pas une nécessité.


PFAS : l’État avoue son impuissance face aux "polluants éternels"

Six mois. C’est le temps qu’il a fallu à la France pour admettre l’échec de sa propre loi. En décembre 2025, le Parlement interdisait les PFAS – ces "polluants éternels" utilisés dans les cosmétiques, les textiles ou les poêles antiadhésives – dans une série de produits du quotidien. Problème : la Direction générale de la concurrence (DGCCRF) n’a pas les moyens de contrôler les industriels. "Pas en mesure de vérifier à large échelle", reconnaît Le Monde. Traduction : la loi est une coquille vide.

Les PFAS, on le sait depuis des années, contaminent les sols, l’eau, et jusqu’au sang des nouveau-nés. Aux États-Unis, des États comme New York attaquent TotalEnergies pour avoir renoncé à des projets d’éoliennes offshore en échange d’un accord financier avec l’administration Trump. En France, le géant pétrolier continue de jouer les vertueux, tandis que l’État ferme les yeux. La DGCCRF, sous-dotée, se contente de "contrôles ciblés". Ciblés sur qui ? Mystère. Pendant ce temps, les industriels continuent de vendre des produits toxiques, et les citoyens paient la facture – en maladies chroniques, en coûts de dépollution, en vies brisées.

La France se targue d’être à la pointe de la régulation environnementale. La réalité ? Elle légifère sans appliquer, interdit sans sanctionner, et laisse les lobbies dicter l’agenda. Les PFAS ne sont pas une exception. Ils sont la règle.


Chlordécone : l’État reconnaît sa "part de responsabilité" – et s’arrête là

C’est un texte adopté à l’unanimité. Ce matin, le Parlement a reconnu la "part de responsabilité" de l’État dans le scandale du chlordécone, ce pesticide ultra-toxique utilisé aux Antilles jusqu’en 1993. Plus de 90 % de la population adulte est contaminée. Les sols sont empoisonnés pour des siècles. Les cancers se multiplient. Et l’État, après des décennies de déni, daigne enfin avouer : oui, il a merdé.

Mais le texte s’arrête là. Il "contraint" l’État à œuvrer pour la dépollution des terres – une formulation si vague qu’elle en devient risible. Quant à l’indemnisation des victimes, elle est présentée comme un "objectif", pas une obligation. En clair : on reconnaît le crime, mais on refuse d’en assumer les conséquences.

Le chlordécone, c’est l’histoire d’un État qui a sacrifié des territoires entiers sur l’autel du productivisme agricole. C’est aussi l’histoire d’une France qui, en 2026, continue de traiter ses outre-mer comme des colonies. Les Antillais réclament justice depuis des années. Ils obtiennent des mots. Pas des actes.


Ce qu’il faut retenir : la France des crimes lents

Edgar Morin avait raison : nos crises ne sont pas des accidents, mais le résultat de choix politiques répétés. Le chlordécone, les PFAS, les fermes-usines, les data centers énergivores – tous ces scandales ont un point commun. Ils sont le produit d’un système qui privilégie les intérêts économiques à court terme sur la santé des citoyens et la préservation des écosystèmes.

La France aime se présenter comme un modèle en matière d’écologie. La réalité est moins reluisante. Elle légifère, mais ne contrôle pas. Elle reconnaît ses responsabilités, mais n’indemnise pas. Elle enterre ses penseurs visionnaires et s’enlise dans ses contradictions.

Morin est mort. Ses idées, elles, survivront – parce qu’elles sont devenues des urgences. La question est : qui, en 2026, aura le courage de les appliquer ? Pas l’État, visiblement. Alors peut-être faudra-t-il compter sur ceux qui, comme lui, refusent de se résigner à l’inacceptable.