Mondial 2026 : les Lions de l'Atlas face au miroir de leurs contradictions

Le Maroc aborde le Mondial 2026 avec une équipe renouvelée, mais les mêmes fractures : gouvernance opaque, jeunesse sacrifiée et climat extrême. Analyse.

Mondial 2026 : les Lions de l'Atlas face au miroir de leurs contradictions
Photo de Manny Becerra sur Unsplash

Le Maroc part en guerre en 2026. Mais contre qui, exactement ? Contre les géants du football mondial, bien sûr. Contre ses propres démons, surtout. La liste des 26 dévoilée par Mohamed Ouahbi mardi dernier n’est pas qu’un simple roster : c’est un miroir tendu à un football national qui oscille entre l’exploit qatari et les réalités crasseuses d’un système à la dérive.

Une génération sacrifiée sur l’autel des egos

Entre la Russie 2018 et le Qatar 2022, le visage des Lions de l’Atlas a radicalement changé. Selon Hespress, seuls quelques joueurs ont survécu à cette mue forcée. Une hémorragie qui en dit long sur l’instabilité chronique d’une sélection ballottée entre les caprices des entraîneurs et les calculs politiques de la FRMF. Walid Regragui avait réussi l’impossible en 2022 : fédérer une équipe autour d’un projet sportif clair. Ouahbi, lui, hérite d’un groupe où les jeunes talents – ceux-là mêmes qui ont porté le Maroc en demi-finales – côtoient désormais des vétérans dont la légitimité se mesure davantage en minutes de jeu en Europe qu’en performances réelles.

Le problème n’est pas tant la sélection que ce qu’elle révèle : une fédération incapable de construire une politique de formation cohérente. Où sont les Nayef Aguerd, les Azzedine Ounahi de demain ? Le Maroc produit des joueurs, mais les laisse pourrir dans une Botola sous-financée, ou les expédie trop tôt vers des championnats européens où ils stagnent sur le banc. La fracture générationnelle est là, béante : d’un côté, une poignée de stars courtisées par les plus grands clubs ; de l’autre, une armée de jeunes prometteurs condamnés à jouer les doublures, quand ils ne sont pas purement et simplement oubliés.

Le climat, ce faux ennemi qui arrange tout le monde

À trois semaines du coup d’envoi du Mondial, les températures annoncées pour ce jeudi donnent le vertige : 42°C à Aousserd, 38°C à Marrakech, 37°C à Fès. Des chiffres qui résonnent comme une mauvaise blague pour une équipe qui s’apprête à jouer… au Canada, aux États-Unis et au Mexique, où les stades climatisés seront la norme. Le Maroc, lui, continue de s’entraîner sous un soleil de plomb, comme si la chaleur était une fatalité plutôt qu’un obstacle à contourner.

La Direction générale de la météorologie a beau publier des bulletins alarmants, personne ne semble s’en émouvoir. Pas la FRMF, qui n’a toujours pas dévoilé de plan concret pour acclimater ses joueurs aux conditions nord-américaines. Pas les clubs locaux, qui alignent des matchs en plein après-midi sans se soucier des conséquences sur la santé des athlètes. Pas même les médias, trop occupés à célébrer les exploits passés pour interroger les failles du présent.

Pourtant, le problème est simple : comment espérer performer à 20°C quand on s’entraîne à 40°C ? La réponse, elle aussi, est simple : on ne peut pas. Mais au Maroc, on préfère parler de "résilience", de "force mentale", comme si le football se gagnait par la seule volonté. Comme si les crampes, les coups de chaleur et les performances en berne étaient une fatalité africaine.

La gouvernance, ou l’art de gérer l’opacité

Derrière les sourires et les communiqués triomphalistes, la Fédération royale marocaine de football (FRMF) reste une boîte noire. Aucune transparence sur les contrats des entraîneurs, aucune explication sur les critères de sélection, aucune stratégie claire pour l’après-2026. Les mêmes questions reviennent, sans réponse : pourquoi avoir limogé Regragui après son exploit qatari ? Pourquoi Ouahbi, un technicien sans expérience internationale, a-t-il été choisi ? Pourquoi les jeunes talents marocains formés à l’étranger – comme ceux de la diaspora française ou néerlandaise – sont-ils si souvent snobés ?

La FRMF fonctionne comme un État dans l’État : elle prend des décisions sans rendre de comptes, gère des budgets colossaux sans audit indépendant, et traite les critiques comme des attaques personnelles. Résultat, le football marocain avance à l’aveugle, porté par le talent individuel de ses joueurs plutôt que par une vision collective.

Pire : cette opacité profite à une poignée de dirigeants et d’agents qui tirent les ficelles dans l’ombre. Les transferts douteux, les commissions occultes, les joueurs "imposés" par des réseaux d’influence… Tout cela gangrène le système depuis des années, sans que personne n’ose y mettre fin. Le Mondial 2026 pourrait être l’occasion de briser ce cercle vicieux. Mais pour l’instant, rien ne laisse penser que la FRMF soit prête à changer.

Ce qu’il reste à sauver

Dans ce tableau peu reluisant, une lueur d’espoir persiste : celle d’une jeunesse marocaine qui refuse de se laisser étouffer. Les exploits de Crystal Palace en Ligue Conférence – avec le but de Jean-Philippe Mateta, retenu en équipe de France pour le Mondial – rappellent que le talent marocain s’exprime aussi loin des terrains de la Botola. Que des joueurs comme lui, nés ou formés au Maroc, brillent sous d’autres couleurs devrait interroger. Pas seulement sur les choix de la FRMF, mais sur la capacité du pays à retenir ses pépites.

Le Mondial 2026 sera un test. Pas seulement pour les Lions de l’Atlas sur le terrain, mais pour tout un système qui a trop longtemps cru que le talent suffirait à masquer ses carences. Les fractures sont là : générationnelles, climatiques, institutionnelles. Elles ne disparaîtront pas par magie. Mais si le Maroc veut éviter l’humiliation, il va falloir plus que des prières et des discours. Il va falloir des actes. Et vite.