Méthode Notre-Dame : Macron peut-il réindustrialiser la France ?

Macron promet d'accélérer 150 projets industriels. Mais les utilitaires électriques restent invendus et Volkswagen file en Chine. Pari tenable ?

Méthode Notre-Dame : Macron peut-il réindustrialiser la France ?
Photo de Ant Rozetsky sur Unsplash

Revue de presse du 23 avril 2026
Dernière mise à jour : 12:02

Le 22 avril 2026, Emmanuel Macron pose en pleine mine de lithium, à Échassières, dans l'Allier. Décor pédagogique : sous ses pieds, le métal de la batterie ; dans son discours, la promesse d'un choc de simplification. Le chef de l'État veut appliquer à 150 projets industriels « stratégiques » la « méthode Notre-Dame » — celle qui a permis de rouvrir la cathédrale en cinq ans, dérogations administratives à l'appui.

La mise en scène est impeccable. L'équation, beaucoup moins. Car pendant que Paris célèbre une usine à extraire, les entreprises boudent les véhicules qui devaient absorber ce lithium. Et Volkswagen, star de l'automobile européenne, annonce le même jour un nouveau SUV électrique « made in China ». L'offre française s'accélère. La demande, elle, se dérobe.

Qu'est-ce que la « méthode Notre-Dame » appliquée à l'industrie ?

Le symbole est frontal. Notre-Dame de Paris a rouvert en cinq ans grâce à un régime dérogatoire : procédures raccourcies, marchés publics accélérés, contentieux verrouillés. Cette vitesse administrative, rarissime dans un pays qui a fait de l'enquête publique un sport national, est devenue l'étendard d'un nouveau volontarisme.

En la transposant à 150 chantiers industriels, Macron envoie un signal politique clair : la transition énergétique ne passera pas par le droit commun. On parle d'usines de batteries, de raffineries de matériaux critiques, de sites de semi-conducteurs. Autant de projets qui, sans exemption, piétinent des années dans les méandres du code de l'environnement et des recours associatifs.

L'ambition se défend. Les États-Unis ont inondé leur industrie verte de subventions avec l'Inflation Reduction Act. La Chine construit une usine de batteries par semaine. L'Europe, elle, a multiplié les plans — Green Deal, Chips Act, Critical Raw Materials Act — sans réellement déverrouiller son propre terrain. La France, via Imerys dans l'Allier, tente de sécuriser une partie de la chaîne lithium européenne. Il faudrait être aveugle pour ne pas voir l'intérêt stratégique.

Mais la « méthode Notre-Dame » pose une question de fond : quand on raccourcit les procédures, on raccourcit aussi le débat. L'arbitrage démocratique entre création d'emplois, impact environnemental et acceptabilité locale se fait à la hussarde. C'est la philosophie de l'état d'urgence permanente, appliquée à la politique industrielle. Le pari est que la fin — souveraineté, décarbonation — justifie des moyens exorbitants du droit commun.

Pourquoi les entreprises françaises boudent-elles les utilitaires électriques ?

Le même jour, Le Monde consacre son article-phare à un échec silencieux : les véhicules utilitaires légers électriques (VUL) restent boudés par les entreprises. Les camionnettes professionnelles — ces Renault Kangoo, Peugeot Partner et autres Citroën Berlingo qui forment la colonne vertébrale du dernier kilomètre — peinent à passer le cap de l'électrique.

Les raisons sont multiples et toutes concrètes. Inadéquation de l'offre : les modèles disponibles ne couvrent pas les usages réels des artisans et des livreurs, qui ont besoin d'autonomie, de charge utile et de coût d'exploitation maîtrisé. Difficultés pour la recharge : un électricien qui fait trois chantiers par jour dans trois communes différentes ne peut pas se permettre une heure de pause sur borne rapide. Freins psychologiques : le « range anxiety » touche d'autant plus les pros que leur outil de travail ne doit jamais tomber en rade.

Le symbole est cruel pour la politique industrielle. On inaugure un site d'extraction de lithium à Échassières, censé alimenter les batteries européennes, pendant que le débouché le plus massif du segment — la flotte utilitaire — refuse de basculer. Imerys fournira un métal dont les clients finaux n'achètent pas les véhicules.

Cette incohérence n'est pas anecdotique. En France, près d'une voiture sur cinq immatriculée est un utilitaire léger. Rater l'électrification de ce segment, c'est rater la décarbonation du transport routier de marchandises courtes distances. Et rater aussi la rentabilité des futures usines de batteries, qui ont besoin de volumes pour amortir leurs investissements colossaux.

Volkswagen en Chine : le signal que Paris préfère ignorer ?

Le troisième angle est venu de Pékin. Le 21 avril 2026, Volkswagen a présenté son nouveau SUV électrique ID. ERA 9X — premier modèle « made in China » du constructeur allemand. Le groupe continue d'investir massivement dans l'empire du Milieu, tout en réduisant, encore, ses capacités en Allemagne. Il n'exclut plus de nouvelles coopérations avec des industriels chinois.

Traduit en langage stratégique : le premier constructeur européen considère que le centre de gravité de l'industrie automobile s'est déplacé. La Chine n'est plus un marché à conquérir, c'est une base de production à intégrer. On y développe plus vite, on y fabrique moins cher, on y trouve une chaîne d'approvisionnement plus mature — des aimants aux cellules de batterie.

Ce signal est dévastateur pour l'équation européenne. Si Volkswagen, fleuron industriel d'une nation qui a construit son modèle économique sur l'automobile, choisit de faire son SUV électrique vedette en Chine plutôt qu'à Wolfsburg, que reste-t-il du pari français sur le lithium d'Imerys ? À qui vendra-t-on les cellules, si les constructeurs préfèrent s'approvisionner auprès de CATL ou de BYD ?

Cette question, la communication élyséenne ne la pose pas. Le discours officiel se concentre sur la chaîne de valeur amont — extraire, raffiner, produire les batteries — en supposant que l'aval suivra. Or l'aval, précisément, délocalise. Et Macron n'a pas de méthode « Notre-Dame » pour empêcher Volkswagen d'investir à Pékin.

La technologie 800 volts peut-elle sauver l'équation ?

Une bouée technologique flotte pourtant à la surface. La technologie dite « 800 volts », présentée par Le Monde comme un « nouveau Graal », permet de récupérer 400 kilomètres d'autonomie en quinze minutes de charge. De quoi convertir les « grands rouleurs » — taxis, VTC, commerciaux, flottes d'entreprise — à l'électromobilité. Soit, précisément, les publics qui résistent le plus.

La promesse est sérieuse. Quinze minutes, c'est la durée d'un café. C'est l'équivalent d'un plein d'essence. Le basculement psychologique opère à ce seuil-là, pas à une heure de recharge.

Mais plusieurs obstacles subsistent, rappelle le quotidien : peu de modèles disponibles, coûts élevés, réseau de bornes 800 volts encore embryonnaire. Et, plus largement, une évidence : la course technologique se gagne là où se concentre la R&D. Or la R&D automobile bascule vers la Chine, comme le montre l'ID. ERA 9X de Volkswagen.

L'Europe a une fenêtre. Elle n'a pas tant d'années. Et la « méthode Notre-Dame » ne sert à rien si les clients finaux — entreprises, flottes, particuliers — ne sont pas convaincus que l'outil répond à leurs besoins. Déverrouiller une mine en trois ans au lieu de dix, c'est une victoire administrative. Faire acheter des utilitaires électriques à des artisans qui calculent au centime leur coût de revient, c'est une bataille économique d'une tout autre nature.

Une politique industrielle à deux visages ?

Pendant que Macron célèbre son industrie stratégique, un autre front économique s'ouvre. Des associations ont déposé plainte contre Deliveroo et Uber Eats pour « traite d'êtres humains » à l'égard de livreurs en France — « conditions de travail indignes », « revenus de survie », main-d'œuvre majoritairement immigrée. Uber Eats fait aussi face à une action de groupe pour « discriminations ». Simultanément, la Défenseure des droits s'alarme de l'« industrialisation » de la lutte contre la fraude sociale : l'institution appelle à respecter le droit à l'erreur des bénéficiaires de prestations.

Le parallèle est saisissant. D'un côté, l'État mobilise une méthode dérogatoire pour accélérer des projets portés par des grands groupes et des investisseurs privés. De l'autre, il industrialise le contrôle des plus vulnérables — et laisse prospérer, sous la bannière de la « plateformisation », des modèles économiques que la justice commence à qualifier en termes pénaux lourds.

Ce double visage n'est pas anodin. La crédibilité d'une politique de réindustrialisation dépend aussi de son acceptabilité sociale. On ne bâtit pas un consensus national sur 150 chantiers stratégiques en parallèle d'une conflictualité croissante sur le travail précaire et les droits sociaux. Le « dilemme » du pad thaï aux crevettes, comme l'appelle Le Monde dans une chronique éthique récente — faire livrer un repas à vélo par un travailleur exploité — est le miroir d'un pays qui n'a pas encore tranché sur le modèle productif qu'il veut.

Alors, la « méthode Notre-Dame » est-elle une bonne idée ?

Oui, sur le principe. Déverrouiller les procédures pour des projets vitaux — souveraineté en matériaux critiques, batteries, semi-conducteurs, défense (le groupe belge John Cockerill vient d'engranger 2 milliards d'euros de commandes dans l'armement, preuve que les cycles industriels peuvent encore tourner en Europe) — c'est une urgence stratégique. Le temps administratif français n'est plus compatible avec le temps industriel mondial.

Mais la méthode Notre-Dame souffre de trois angles morts.

D'abord, elle traite la politique industrielle comme un problème d'offre alors que les signaux faibles disent qu'il s'agit aussi d'un problème de demande. Si les utilitaires électriques restent sur les parkings des concessionnaires, extraire plus de lithium ne résoudra rien.

Ensuite, elle parie sur une Europe qui tiendrait sa chaîne de valeur, à l'heure où son champion automobile déplace sa R&D en Chine. Le volontarisme politique ne compense pas la gravité industrielle.

Enfin, elle accélère d'un côté ce qu'elle durcit de l'autre. Une nation qui industrialise le contrôle des précaires en même temps que ses procédures dérogatoires pour grands projets envoie un message ambigu : vitesse pour les puissants, suspicion pour les modestes.

Le chantier de Notre-Dame a réussi pour une raison simple : l'objectif était partagé, le calendrier était sacré, l'opinion mobilisée. La réindustrialisation, elle, n'a pas encore son consensus. Et cinq ans, ce sera peut-être trop court pour le construire.