Cannes, Labèque, Manoukian : quand la culture française danse sur un fil

Entre hommage féministe raté à Cannes, duo pianistique mythique et désamour musical, la culture française révèle ses fractures et ses résistances en 2026.

Cannes, Labèque, Manoukian : quand la culture française danse sur un fil
Photo de Markus Spiske sur Unsplash

La culture française n’a jamais été aussi visible. Et pourtant, elle n’a jamais paru aussi fragile. Ce dimanche 10 mai 2026, alors que le MV Hondius accoste aux Canaries avec ses passagers contaminés par l’hantavirus – cinq Français parmi eux –, un autre navire, plus symbolique, tangue lui aussi : celui d’une création nationale tiraillée entre héritage et modernité, résistance et capitulation.

Trois histoires, trois symptômes d’un même malaise.


Cannes 2026 : l’affiche qui enterre les réalisatrices

Le Festival de Cannes a choisi son image cette année : un cliché de Thelma et Louise, ces deux femmes en fuite vers le Grand Canyon, suspendues dans leur Ford Thunderbird au-dessus du vide. Un hommage au cinéma féministe ? Pas si simple.

Derrière cette esthétique rebelle se cache une réalité bien moins glorieuse. Selon le collectif 50/50, qui milite pour la parité dans le 7e art, les réalisatrices ne représentent que 23 % de la sélection officielle cette année – un chiffre quasi inchangé depuis 2018. "On nous vend du rêve avec une image forte, mais dans les faits, Cannes reste un club très masculin", déplore une membre du collectif, qui préfère garder l’anonymat. "Choisir une photo de deux actrices pour représenter un festival où les femmes réalisatrices sont minoritaires, c’est du greenwashing culturel."

Le festival, lui, se défend en mettant en avant la présidence du jury confiée à Park Chan-wook, le cinéaste sud-coréen dont l’œuvre explore justement les rapports de domination. Ironie cruelle : alors que le monde entier célèbre son passage derrière la caméra, le réalisateur expose en parallèle à Arles une série de photographies contemplatives, comme pour rappeler que la création ne se réduit pas à la violence des récits qu’on lui impose.

À Cannes, les femmes sont sur l’affiche. Mais derrière la caméra ? Toujours sur la touche.


Katia et Marielle Labèque : le duo qui résiste à l’oubli

Elles sont sœurs, pianistes, et depuis cinquante ans, elles jouent à quatre mains comme d’autres respirent. Katia et Marielle Labèque, stars internationales du classique, incarnent une forme de résistance artistique : celle de la transmission, de la complicité, et surtout, de la persévérance dans un milieu où les solistes règnent en maîtres.

"À deux, on a plus de force pour se battre comme pour s’amuser", confie Marielle dans un entretien au Monde. Une phrase qui sonne comme un manifeste. Car leur parcours n’a rien d’un long fleuve tranquille. Dans les années 1980, alors que le classique était encore un bastion masculin, elles ont dû imposer leur duo, leur répertoire, leur façon de jouer – moins rigide, plus joyeuse. "On nous disait que c’était trop léger, trop accessible. Mais c’est justement ça, la musique : un plaisir partagé", ajoute Katia.

Aujourd’hui, à 70 ans passés, elles continuent de tourner, d’enregistrer, de bousculer les codes. Leur dernier album, une relecture des Tableaux d’une exposition de Moussorgski, mêle électronique et acoustique, comme pour rappeler que le classique n’est pas un musée, mais un langage vivant.

Pourtant, leur histoire est aussi celle d’une génération qui s’éteint. "Les jeunes pianistes veulent tous être des stars solitaires. Le duo, c’est ringard", soupire Marielle. À l’heure où l’individualisme triomphe, où les algorithmes favorisent les performances spectaculaires plutôt que les collaborations patientes, les Labèque incarnent une autre voie. Celle de l’humilité, de la durée, de la résistance à l’effacement.


André Manoukian : la transmission ratée

"J’ai dégoûté mes enfants de la musique dans les grandes largeurs." La phrase d’André Manoukian, pianiste et figure médiatique, claque comme un aveu d’échec. Dans une chronique pour Le Monde, il raconte comment sa passion pour la musique a fini par étouffer ses propres enfants.

"Je leur ai imposé le piano, les gammes, les concerts. Je voulais qu’ils vivent ce que j’avais vécu. Mais je n’ai pas vu qu’ils n’avaient pas envie de ça. Ils voulaient juste être des ados normaux, avec leurs écouteurs et leurs playlists."

Son récit est celui d’un père qui a confondu transmission et domination. "La musique, c’est comme l’amour : si on l’impose, ça devient une prison." Une métaphore qui résonne bien au-delà du cercle familial. Combien d’artistes, de professeurs, de parents, reproduisent ce schéma ? Combien étouffent la créativité au nom de la tradition ?

Manoukian, lui, a choisi une autre voie : celle de la montagne. "Avec mes enfants, on fait des randonnées. On écoute les oiseaux, le vent. La musique est là, mais elle n’est plus une obligation. Elle est redevenue un plaisir."

Son histoire pose une question cruciale : comment transmettre sans écraser ? Comment perpétuer un héritage sans le transformer en fardeau ?


La loi sur les restitutions : un symbole qui tarde

Il aura fallu neuf ans. Neuf ans entre la promesse d’Emmanuel Macron à Ouagadougou, en 2017 – "Je veux que d’ici cinq ans les conditions soient réunies pour des restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain en France" – et la publication, ce week-end, de la loi encadrant ces restitutions.

Neuf ans de tergiversations, de résistances des musées, de débats juridiques. Neuf ans pendant lesquels les pays africains ont dû se contenter de promesses, tandis que les œuvres pillées pendant la colonisation continuaient de trôner dans les vitrines parisiennes.

La loi, enfin adoptée, prévoit un mécanisme de restitution sur demande des États concernés. Mais elle reste floue sur les modalités pratiques : qui paiera les frais de transport ? Qui assurera les œuvres ? Et surtout, comment éviter que ces restitutions ne deviennent des gestes symboliques, sans réel impact sur les populations ?

"C’est un premier pas, mais c’est loin d’être suffisant", estime un historien spécialiste des questions postcoloniales. "Les musées français détiennent encore des dizaines de milliers d’œuvres africaines. À ce rythme, il faudra des décennies pour les rendre toutes."

La France, une fois de plus, se donne des airs de grande nation généreuse. Mais derrière les discours, les actes peinent à suivre.


Ce qu’il faut retenir

  1. Cannes 2026 : Un hommage féministe en trompe-l’œil. L’affiche célèbre Thelma et Louise, mais les réalisatrices restent minoritaires dans la sélection. La culture française aime se parer de progressisme… tant que ça ne dérange pas les habitudes.
  2. Les Labèque : Un duo qui résiste à l’oubli. À l’heure où le classique se cherche un public, elles prouvent que la musique peut être à la fois exigeante et joyeuse. Leur secret ? Ne jamais sacrifier le plaisir au dogme.
  3. Manoukian : La transmission ratée. Son aveu est celui d’une génération qui a cru que l’art se transmettait par la contrainte. Spoiler : ça ne marche pas.
  4. Les restitutions : Neuf ans pour une loi. La France met des décennies à rendre ce qu’elle a volé. Preuve que même les symboles les plus forts peinent à devenir des actes.

La culture française, en 2026, est un navire qui tangue. Entre résistance et capitulation, entre héritage et modernité, elle danse sur un fil. Et le public, lui, attend toujours qu’elle choisisse son camp.