Mercato, ports, gaming : le sport marocain joue son soft power à l'ombre du Mondial

Le Maroc mise sur ses talents, ses infrastructures et l'esport pour rayonner. Mais derrière les ambitions, les calculs politiques et économiques persistent.

Mercato, ports, gaming : le sport marocain joue son soft power à l'ombre du Mondial
Photo de Krzysztof Dubiel sur Unsplash

Le Maroc a les yeux rivés sur le Mondial 2026, mais c’est en coulisses que se joue son véritable match. Entre un mercato qui sent la poudre, un port stratégique qui redessine la carte économique, et une ambition gaming qui dépasse le simple divertissement, le Royaume construit patiemment une influence qui ne se mesure plus seulement en buts ou en médailles. Problème : ces leviers, aussi prometteurs soient-ils, restent prisonniers des mêmes logiques qui minent le pays depuis des années.

Abde Ezzalzouli, ou l’art de vendre un joueur sans le lâcher

Newcastle relance la piste d’Abde Ezzalzouli, et c’est tout sauf un hasard. Le club anglais, qui avait déjà tenté de recruter l’ailier du Real Betis, voit en lui le profil idéal pour sa Premier League : vitesse, dribble, et cette capacité à déborder qui fait défaut à son effectif. Mais derrière cette opération se cache une réalité plus crue : le Maroc ne lâche pas ses pépites sans contrepartie.

Ezzalzouli, formé au Hercule CF avant de rejoindre le Barça puis le Betis, incarne cette nouvelle génération de joueurs marocains qui font monter les enchères. Son nom circule depuis des semaines, et chaque relance anglaise est moins une offre qu’un test. Un test pour voir jusqu’où le Maroc est prêt à négocier son influence. Car dans ce mercato, ce n’est pas seulement un joueur qui est en jeu, mais une monnaie d’échange. Une monnaie qui pourrait servir à consolider des partenariats économiques, à obtenir des faveurs diplomatiques, ou simplement à rappeler que le Royaume contrôle encore une partie du marché des talents africains.

La question n’est pas de savoir si Ezzalzouli partira, mais à quel prix. Et ce prix, le Maroc le fixe bien au-delà des millions d’euros. Il se compte en visibilité, en contrats annexes, en retombées médiatiques. Une stratégie qui rappelle celle d’Achraf Hakimi, dont le transfert au PSG avait été accompagné d’un storytelling savamment orchestré. Sauf que cette fois, les enjeux sont plus discrets, et donc plus politiques.

Dakhla Atlantique : quand le port devient un outil de puissance

Le Port Dakhla Atlantique n’est pas qu’un chantier. C’est une déclaration. Avec ses 1,5 milliard de dollars d’investissements et sa position stratégique sur la façade atlantique, il est censé devenir la porte d’entrée de l’Afrique vers l’Europe et les Amériques. Officiellement, il s’agit de "renforcer la présence du Maroc sur l’Atlantique" et de "favoriser l’intégration des pays du Sahel". Officieusement, c’est une pièce maîtresse dans la stratégie de soft power du Royaume.

Le timing est révélateur. Alors que le Maroc se prépare à accueillir une partie du Mondial 2026, Dakhla devient le symbole d’un pays qui ne mise plus seulement sur le football pour rayonner. Le port est présenté comme un hub logistique, mais il est bien plus que cela : un levier géopolitique. En contrôlant les flux maritimes entre l’Afrique et le reste du monde, le Maroc s’impose comme un acteur incontournable dans une région où la Chine et l’Europe se livrent une guerre d’influence.

Pourtant, derrière les discours sur le développement régional, les doutes persistent. Qui profitera vraiment de ce port ? Les populations locales, souvent marginalisées, ou les mêmes élites qui ont déjà capté les retombées des grands projets ? Le chantier avance, mais les promesses de création d’emplois et d’attractivité économique restent floues. Comme souvent au Maroc, le soft power cache une réalité plus crue : celle d’un État qui mise sur ses infrastructures pour masquer ses fractures sociales.

Le gaming, ou l’illusion d’une industrie sans fractures

Le Maroc veut former 10 000 jeunes aux métiers du gaming d’ici 2030. Rabat accueille le Morocco Gaming Expo, le plus grand salon africain du secteur. Et la Belgique s’extasie devant cette ambition qui positionnerait le Royaume comme un hub continental. Sauf que derrière les chiffres et les salons, le gaming marocain reste un miroir grossissant des inégalités du pays.

D’un côté, une jeunesse hyperconnectée, avide de nouvelles opportunités, et prête à se former aux métiers du numérique. De l’autre, un écosystème encore balbutiant, où les talents peinent à trouver des débouchés locaux. Le gaming est présenté comme une solution miracle, un secteur où le Maroc pourrait enfin briller sans dépendre des aléas du football ou du tourisme. Mais pour l’instant, c’est surtout une vitrine.

Les 10 000 jeunes formés d’ici 2030, où iront-ils ? Dans des studios locaux sous-financés ? À l’étranger, comme tant d’autres talents marocains avant eux ? Le gaming, comme le sport, est un secteur où le Maroc excelle… à exporter ses ressources. Et si le Royaume attire effectivement des acteurs internationaux, c’est moins par la qualité de son écosystème que par son potentiel de marché. Un marché où les inégalités d’accès au numérique et à l’éducation restent béantes.

Ce qu’il faut retenir : le soft power, oui, mais à quel prix ?

Le Maroc a compris une chose : dans un monde où l’influence se mesure en likes, en contrats et en infrastructures, le sport n’est qu’un outil parmi d’autres. Le mercato, les ports, le gaming… Tous ces leviers servent une même stratégie : celle d’un pays qui veut exister bien au-delà de ses frontières.

Mais cette stratégie a un coût. Celui d’un pays où les grands projets masquent souvent les petites réalités. Où les talents sont formés pour être exportés. Où les infrastructures pharaoniques profitent d’abord à ceux qui les contrôlent. Le Mondial 2026 sera peut-être un succès. Le Port Dakhla Atlantique fera peut-être du Maroc un acteur clé de l’Atlantique. Et le gaming attirera peut-être des investisseurs.

Mais pour les Marocains, la question reste la même : quand est-ce que ces leviers serviront enfin à réduire les fractures, plutôt qu’à les cacher ?