Maroc-UE : 3,7 MMDH pour l'eau, mais qui paiera la facture sociale ?
L'UE débloque 3,7 milliards de dirhams pour la politique nationale de l'eau, mais derrière les prêts concessionnels se cachent des dettes et des inégalités qui étouffent déjà le Royaume.
Quand l’Europe finance l’eau, mais pas les robinets qui fuient
348 millions d’euros. C’est le chèque que l’Union européenne, l’Allemagne, la France et l’Italie viennent de signer pour la politique nationale de l’eau marocaine. Un montant qui se transforme en 3,7 milliards de dirhams une fois converti, et qui s’affiche comme une bouffée d’oxygène pour un Royaume assoiffé. Sauf que derrière les communiqués triomphants se cache une réalité moins reluisante : ce financement n’est pas un don. Il repose sur 48 millions d’euros de subventions européennes, complétés par trois prêts concessionnels de 100 millions d’euros chacun, portés par l’AFD, la KfW allemande et la CDP italienne. Autrement dit, le Maroc ne reçoit pas de l’argent – il en emprunte, et devra le rembourser.
Dans un pays où la dette publique frôle déjà les 70% du PIB, selon les dernières estimations de la Banque mondiale, chaque nouveau prêt pèse un peu plus sur les épaules des contribuables. Et alors que les températures dépassent allègrement les 40°C dans le Sud, les coupures d’eau se multiplient dans les quartiers populaires de Casablanca ou Tanger. L’ironie est cruelle : l’Europe finance la résilience hydrique du Maroc, mais qui paiera pour les robinets qui ne coulent plus dans les bidonvilles ?
L’automobile, ou l’art de transformer l’industrie en miroir aux alouettes
L’éditorial d’Aujourd’hui le Maroc le rappelle avec une pointe de nostalgie : l’industrie automobile marocaine est passée de "modeste" à "première plateforme du continent" en vingt ans. Un million de véhicules produits par an, des usines qui s’étendent à Tanger et Kénitra, des sous-traitants européens qui délocalisent pour profiter des coûts bas. Une success story, vraiment ?
Derrière les chiffres mirobolants se cachent des réalités moins glamours. D’abord, la dépendance : le secteur reste largement contrôlé par des capitaux étrangers (Renault, Stellantis, etc.), qui rapatrient une partie des profits. Ensuite, les emplois créés sont souvent précaires, mal payés, et concentrés dans des zones franches où les droits sociaux sont limités. Enfin, la transition écologique est un angle mort : alors que l’Europe impose des normes strictes sur les véhicules électriques, le Maroc continue de produire des voitures thermiques pour l’export, sans plan clair pour décarboner sa propre flotte.
Vingt ans de réunions, de conventions et de promesses, pour en arriver là : un secteur qui brille à l’export, mais qui peine à irriguer l’économie locale. La question n’est plus de savoir si le Maroc peut produire des voitures, mais à qui profitent vraiment ces usines.
Bâtiments menaçant ruine : 53 000 bombes à retardement
53 728. C’est le nombre de bâtiments menaçant ruine recensés au Maroc, selon le secrétaire d’État à l’Habitat, Adib Benbrahim. Un chiffre qui donne le vertige, et qui révèle l’ampleur d’un drame silencieux : celui des médinas qui s’effritent, des immeubles insalubres où s’entassent des familles, et des risques d’effondrements qui planent sur des milliers de vies.
Le gouvernement mise sur une "convention-cadre pilote" dans la région de Rabat-Salé-Kénitra pour montrer l’exemple. Mais comment croire à une solution nationale quand les budgets manquent, que les propriétaires insolvables ne peuvent pas payer les travaux, et que les locataires n’ont nulle part où aller ? Les bidonvilles ne sont pas seulement une question de logement – ils sont le symptôme d’un État qui a abandonné une partie de sa population.
Et pendant ce temps, les promoteurs immobiliers continuent de bétonner les périphéries des villes, construisant des résidences de luxe pour une classe moyenne qui s’endette sur 25 ans. Le Maroc construit des gratte-ciel, mais pas des logements dignes pour ses citoyens.
Régionalisation : un vote unanime, mais pour qui ?
La Chambre des conseillers a adopté à l’unanimité le projet de loi organique modifiant le statut des régions. Un consensus rare, qui cache mal les non-dits d’une réforme présentée comme "historique". Car derrière les applaudissements, une question persiste : à qui profite vraiment la décentralisation ?
Les régions marocaines sont censées gagner en autonomie, mais leurs budgets restent largement dépendants des transferts de l’État. Les compétences transférées (transports, développement économique) s’accompagnent de responsabilités sans les moyens financiers correspondants. Résultat : les régions riches, comme Casablanca-Settat ou Rabat-Salé-Kénitra, pourront investir, tandis que les régions pauvres, comme Drâa-Tafilalet ou Guelmim-Oued Noun, resteront à la traîne.
Le vote unanime des conseillers cache aussi une autre réalité : celle d’une opposition divisée, absente, ou complice. L’USFP et l’UMT ont soutenu le texte, malgré leurs critiques passées. Quand tout le monde est d’accord, c’est souvent que personne n’a vraiment lu le projet.
Ce qu’il faut retenir
- L’eau européenne coule, mais la dette aussi : Les 3,7 milliards de dirhams de l’UE sont une bouée de sauvetage… à crédit. Le Maroc devra rembourser, alors que sa dette publique atteint déjà des sommets.
- L’automobile marocaine brille, mais pour qui ? : Un million de voitures produites par an, mais des emplois précaires et une dépendance aux capitaux étrangers. La souveraineté industrielle reste un mirage.
- 53 000 bâtiments menaçant ruine : Un drame social et urbain qui révèle l’échec des politiques de logement. Les médinas s’effritent, les bidonvilles s’étendent.
- La régionalisation avance, mais les inégalités aussi : Un vote unanime à la Chambre des conseillers, mais des régions toujours aussi inégales. La décentralisation sans moyens n’est qu’un leurre.
Le Maroc de 2026 est un pays de contrastes : il signe des chèques avec l’Europe, produit des voitures pour le monde, et laisse ses citoyens vivre dans des immeubles qui menacent de s’effondrer. Les financements internationaux et les succès industriels font briller les communiqués officiels, mais dans les rues, la réalité est moins reluisante. L’économie marocaine avance, mais les fractures sociales, elles, ne se comblent pas.