Maroc 2026 : santé, fiscalité et mœurs — les fractures d'une société en ébullition
Entre pénurie de vaccins, recettes fiscales en hausse et dérives urbaines, le Maroc révèle ses contradictions sociales. Analyse des urgences qui échappent à l'État.
Quand la santé devient un luxe : le scandale des vaccins manquants
À Aït Imour et Akfay, près de Marrakech, des mères font la queue depuis trois mois devant un centre de santé qui n’a plus de vaccins. "On nous donne rendez-vous, on vient, et on repart les mains vides", témoigne Hamid Haimer, acteur associatif, auprès de Kech24. La pénurie, confirmée par les familles, touche les nourrissons et les enfants en bas âge. Pourtant, le ministère de la Santé n’a pas réagi publiquement. Silence radio.
Ce black-out sanitaire n’est pas un cas isolé. Il révèle une réalité plus large : la réforme territoriale de la santé, lancée en 2025 pour décentraliser les soins, a créé des déserts médicaux là où les infrastructures locales étaient déjà fragiles. Les Groupements sanitaires territoriaux (GST), censés rapprocher les services des citoyens, fonctionnent à deux vitesses. Dans les zones urbaines, les hôpitaux sont surchargés. Dans les campagnes, les centres de santé ferment leurs portes faute de moyens.
Le paradoxe ? Les recettes fiscales des collectivités territoriales ont augmenté de 7,9 % en un an, selon la Trésorerie Générale du Royaume (TGR). Mais où va cet argent ? Les budgets locaux, déjà opaques, semblent prioriser les projets visibles – stades, routes, événements culturels – plutôt que les services essentiels. La santé, elle, attend son tour.
Fiscalité locale : l’État encaisse, les citoyens trinquent
Les chiffres de la TGR sont sans appel : +14 % pour les impôts directs, +4,3 % pour les indirects. Les collectivités territoriales ont engrangé 14,41 milliards de dirhams en quatre mois. Une performance qui contraste avec la grogne sociale persistante. Pourquoi ?
D’abord, parce que cette manne fiscale ne se traduit pas par une amélioration des services publics. Les écoles manquent de professeurs, les routes sont défoncées, et les centres de santé, comme à Aït Imour, ferment faute de vaccins. Ensuite, parce que la pression fiscale pèse de plus en plus sur les ménages. Les taxes locales – sur les véhicules, les loyers, les commerces – augmentent, mais leur utilisation reste floue. "On paie, mais on ne voit rien", résume un habitant de Marrakech, cité par Kech24.
Le problème est structurel. Les collectivités dépendent à 87,3 % des recettes fiscales, mais leur autonomie financière est limitée. L’État central garde la main sur les grands projets, laissant aux élus locaux la gestion des miettes. Résultat : des budgets déséquilibrés, où les dépenses de fonctionnement (salaires, entretien) absorbent l’essentiel des ressources, au détriment des investissements.
Et quand l’argent manque, c’est la santé qui trinque. Les vaccins, les médicaments, les équipements – tout est rationné. Les citoyens, eux, paient deux fois : une fois en impôts, une fois en privant leurs enfants de soins.
Marrakech : quand l’ubérisation du logement cache des dérives
À Gueliz, dans le quartier de Jliz, des habitants dénoncent la transformation de leur immeuble en "hôtel clandestin". Deux appartements, loués via des plateformes en ligne, accueilleraient des activités "incompatibles avec le caractère familial" du lieu, selon des témoignages recueillis par Kech24. "Des allers-retours incessants, des inconnus à toute heure, des bruits étranges", décrit un résident. Le soupçon ? Une exploitation à des fins prostitutionnelles, facilitée par des applications de location courte durée.
Ce n’est pas un cas isolé. Depuis 2024, Marrakech est devenue la capitale marocaine de l’ubérisation du logement. Les plateformes comme Airbnb ou Booking ont explosé, attirant touristes et investisseurs. Mais la régulation, elle, n’a pas suivi. Résultat : des immeubles entiers se transforment en résidences touristiques, chassant les habitants locaux. Les loyers flambent, les nuisances se multiplient, et les autorités ferment les yeux.
Le problème est double. D’un côté, l’État perd des recettes fiscales, car beaucoup de ces locations échappent à l’impôt. De l’autre, les dérives – prostitution, trafic, insécurité – prospèrent dans l’ombre. Les habitants, eux, se sentent abandonnés. "On a alerté la wilaya, la commune, la police. Personne ne bouge", déplore un riverain.
La ville, autrefois réputée pour son art de vivre, devient un laboratoire des fractures sociales. Entre les hôtels de luxe, les riads touristiques et les immeubles populaires, les inégalités se creusent. Et dans ce paysage, les plus vulnérables – les familles, les locataires modestes – paient le prix fort.
Ce qu’il faut retenir : un État à deux vitesses
Le Maroc de 2026 est un pays de contrastes. D’un côté, des recettes fiscales en hausse, une économie qui résiste, une diplomatie sportive qui brille (merci, Ayoub Bouaddi). De l’autre, des services publics en déliquescence, des citoyens laissés pour compte, et des dérives urbaines qui prospèrent.
La santé ? Un système à deux vitesses, où les vaccins manquent dans les campagnes mais où les hôpitaux privés de Casablanca affichent complet. La fiscalité ? Une machine à encaisser, mais pas à redistribuer. Les villes ? Des espaces de plus en plus segmentés, où le tourisme de masse chasse les habitants et où les plateformes numériques organisent l’anarchie.
Le vrai défi, pour l’État, n’est pas de gérer la canicule ou le Mondial. C’est de répondre à une question simple : à quoi servent les impôts, si les citoyens n’ont plus accès aux services de base ? Et pourquoi les collectivités, qui encaissent des milliards, ne parviennent-elles pas à assurer l’essentiel – un vaccin, une route, un logement décent ?
La réponse, peut-être, se trouve dans les rues de Marrakech, où des habitants se battent pour préserver leur quartier. Ou dans les centres de santé d’Aït Imour, où des mères attendent, encore et toujours, un flacon de vaccin. Le Maroc a les moyens de ses ambitions. Mais a-t-il la volonté de ses citoyens ?