Maroc 2026 : quand la santé, l'écologie et la rue révèlent l'État réel
Cancers, pollution des tanneries, trafics urbains : trois fronts où le Maroc avance, recule et se contredit sous nos yeux. L'État réel se mesure à ces détails.
Quand le CHU d'Agadir soigne le cancer avec des aiguilles
Le CHU Mohammed VI d'Agadir vient de réussir une première : traiter un cancer du foie par radiofréquence. Une technique mini-invasive, précise, qui détruit les tumeurs sans ouvrir le patient. L'équipe du professeur Aqodad a inséré une aiguille sous guidage échographique, puis brûlé les cellules cancéreuses à distance. Une avancée médicale indéniable.
Pourtant, cette prouesse technique pose une question simple : pourquoi Agadir, et pas Casablanca ou Rabat ? Le Maroc dispose de centres hospitaliers universitaires dans les grandes villes, mais les innovations thérapeutiques semblent réservées aux régions déjà favorisées. Le CHU d'Agadir, inauguré en 2019, bénéficie d'un équipement moderne et d'une équipe dynamique. Mais qu'en est-il des patients de Taza ou de Guelmim, qui doivent parcourir des centaines de kilomètres pour accéder à ces soins ?
La radiofréquence est une solution prometteuse, mais elle reste une goutte d'eau dans un système de santé marocain toujours marqué par les inégalités territoriales. L'État avance, mais pour qui ?
Tanneries de Fès : quand l'écologie se heurte aux réalités économiques
La station de déchromatation de Fès, censée traiter les effluents toxiques des tanneries, est un échec annoncé. Les tanneurs refusent d'utiliser le chrome recyclé, arguant que la qualité du produit fini est médiocre. Résultat : la station tourne à vide, les eaux usées continuent de polluer les sols et les nappes phréatiques, et la Société Régionale Multiservices (SRM-FM) lance une énième étude pour "réhabiliter" l'installation.
Ce cas illustre une contradiction fondamentale de la politique environnementale marocaine : les solutions techniques existent, mais elles se heurtent aux réalités économiques et sociales. Les tanneurs de Fès, souvent des petites entreprises familiales, n'ont pas les moyens d'investir dans des procédés plus propres. L'État, lui, mise sur des infrastructures coûteuses sans accompagner leur adoption par les acteurs locaux.
La pollution des tanneries n'est pas un problème technique, mais politique. Tant que les tanneurs ne seront pas associés aux solutions, les stations de traitement resteront des coquilles vides. Et Fès continuera de payer le prix de cette impasse écologique.
Rue Asfi à Marrakech : quand l'État abandonne ses rues aux trafics
Une voiture fantôme, abandonnée près du cimetière Rahma, est devenue le symbole de l'effondrement de l'autorité publique à Marrakech. Ce véhicule, déplacé au gré des travaux, sert de repaire aux dealers et aux consommateurs de drogue. Les riverains dénoncent une "bande noire mobile", qui se déplace avec la voiture et étend son emprise sur tout le quartier.
Pire encore : cette situation dure depuis des mois, sous les yeux des autorités locales. Les plaintes des habitants restent sans réponse, et les forces de l'ordre semblent impuissantes – ou indifférentes. À quelques kilomètres de là, dans le quartier des Hôpitaux, un débit de tabac ouvert 24h/24 attire une clientèle douteuse, entre dealers et consommateurs de substances illicites. Les riverains, excédés, ont saisi le wali de Marrakech, mais rien ne change.
Ces deux cas ne sont pas isolés. Ils révèlent une réalité plus large : dans les grandes villes marocaines, l'État recule face à l'économie informelle et aux trafics. Les rues sont devenues des zones de non-droit, où la loi s'applique au cas par cas, selon les rapports de force locaux. La gouvernance urbaine, déjà fragilisée par la pression démographique et les inégalités sociales, montre ici ses limites.
Ce qu'il faut retenir
Le Maroc de 2026 est un pays de contrastes, où les avancées côtoient les reculs. La santé progresse, mais les inégalités territoriales persistent. L'écologie est une priorité affichée, mais les solutions techniques se heurtent aux réalités économiques. Et dans les rues, l'État semble parfois absent, laissant le champ libre aux trafics et à l'économie informelle.
Ces trois fronts – santé, écologie, sécurité urbaine – révèlent un État qui avance par à-coups, sans toujours maîtriser les conséquences de ses choix. Le défi n'est pas seulement technique ou financier, mais politique : comment concilier innovation et équité, écologie et développement, sécurité et liberté ?
La réponse à ces questions déterminera le visage du Maroc de demain. En attendant, les citoyens continuent de payer le prix de ces contradictions.