Maroc-Russie : quand le bétail et les fraises révèlent les failles d'une souveraineté alimentaire

Le Maroc importe massivement des aliments pour bétail de Russie tandis que ses saisonnières meurent en Espagne. Deux visages d'une dépendance qui interroge.

Maroc-Russie : quand le bétail et les fraises révèlent les failles d'une souveraineté alimentaire
Photo de Philip Strong sur Unsplash

Quand le fourrage russe nourrit les vaches marocaines

87 000 tonnes. C’est le volume d’aliments pour bétail que la Russie a expédié vers le Maroc entre janvier et mai 2026. Un record, selon Agroexport, organisme lié au ministère russe de l’Agriculture. Tourteaux de tournesol, graines de colza, soja : ces cargaisons nourrissent un cheptel marocain en pleine expansion, mais dont l’autosuffisance fourragère reste un angle mort des politiques agricoles.

Le paradoxe saute aux yeux. Le Maroc, qui mise sur son Plan Maroc Vert pour moderniser son agriculture, importe massivement des intrants pour son bétail. La Russie, sous sanctions occidentales, trouve dans le Royaume un débouché stratégique. Les chiffres d’Agroexport ne mentent pas : ces exportations vers le Maroc ont bondi de 40 % en un an. Une aubaine pour Moscou, qui écoule ainsi ses surplus agricoles. Moins pour Rabat, dont la facture alimentaire s’alourdit.

Derrière ces flux se cache une réalité plus crue : le Maroc n’a pas les terres ni les ressources hydriques pour nourrir son cheptel. Les cultures fourragères, gourmandes en eau, entrent en concurrence avec les cultures vivrières. Résultat, le pays dépend de plus en plus des importations pour son élevage, pilier de sa sécurité alimentaire. Une faille que la sécheresse chronique et la surexploitation des nappes phréatiques ne font qu’aggraver.


Fraises espagnoles : le prix sanglant de la dépendance

À Huelva, en Andalousie, une saisonnière marocaine est morte le week-end dernier. Son décès, survenu dans des conditions encore floues, a relancé les critiques sur le sort des travailleuses agricoles marocaines en Espagne. Le Comité des femmes du secteur agricole, affilié à l’UMT, dénonce des "violations, violences et discriminations" systématiques. Logements insalubres, salaires impayés, heures supplémentaires non rémunérées : le tableau dressé par les syndicats est accablant.

Ces femmes, recrutées dans le cadre d’accords bilatéraux, représentent une main-d’œuvre bon marché et docile pour l’agriculture espagnole. Leur travail alimente les supermarchés européens en fraises, tomates et autres primeurs. Mais à quel prix ? Les contrats saisonniers, souvent précaires, les exposent à des abus en cascade. Et quand l’une d’elles meurt, comme ce fut le cas ce week-end, les autorités marocaines se contentent de vagues promesses.

Le drame de Huelva révèle une autre facette de la dépendance économique du Maroc. Le pays exporte sa main-d’œuvre – souvent féminine et peu qualifiée – vers l’Europe, tout en important des denrées qu’il pourrait produire lui-même. Une équation perdante, où les saisonnières paient le prix fort d’un modèle agricole déséquilibré.


Souveraineté alimentaire : le grand mensonge ?

Le Maroc se targue d’être un champion agricole en Afrique. Pourtant, entre les importations massives d’aliments pour bétail et l’exploitation de ses travailleuses en Espagne, le Royaume montre les limites de sa souveraineté alimentaire.

D’un côté, Rabat mise sur des mégaprojets comme les fermes solaires ou les usines de dessalement pour verdir son agriculture. De l’autre, il continue de dépendre de l’étranger pour nourrir son cheptel et exporter sa main-d’œuvre. Une schizophrénie qui interroge : la souveraineté alimentaire se décrète-t-elle par décret, ou se construit-elle sur le terrain, avec des politiques cohérentes ?

Les chiffres sont têtus. Le Maroc importe 60 % de ses besoins en céréales et une part croissante de ses intrants agricoles. Dans le même temps, ses terres arables reculent sous la pression de l’urbanisation et de la spéculation foncière. La dépendance aux marchés internationaux, déjà criante pour le blé, s’étend désormais au fourrage et à la main-d’œuvre.


Ce qu’il faut retenir

  1. La Russie, nouveau grenier à fourrage du Maroc : 87 000 tonnes d’aliments pour bétail importés en cinq mois, un record. Une dépendance qui fragilise la souveraineté alimentaire du Royaume.
  2. Huelva, symbole des fractures sociales : Les saisonnières marocaines en Espagne meurent au travail, victimes d’un système qui exploite leur précarité. Leur sort rappelle que la dépendance économique a un visage humain.
  3. Souveraineté alimentaire : un concept en miettes : Entre importations massives et exportation de main-d’œuvre, le Maroc illustre les contradictions d’un modèle agricole qui peine à nourrir sa population sans dépendre de l’étranger.

Le Maroc a les moyens de produire plus et mieux. Mais tant que ses politiques agricoles privilégieront les exportations au détriment des cultures vivrières, et tant que ses travailleuses continueront de payer le prix de cette dépendance, la souveraineté alimentaire restera un slogan creux.