Maroc : quand la répression des petits délits cache l'abandon des territoires

À Marrakech, une opération policière musclée cible les vendeurs ambulants et les conducteurs sans permis. Derrière l'ordre public, l'État révèle ses priorités : punir les pauvres plutôt que d'investir dans les services de base.

Maroc : quand la répression des petits délits cache l'abandon des territoires
Photo de Ervin Erviansyah sur Unsplash

Quand la police fait le ménage, l'État fait l'autruche

Ce mardi 23 juin 2026, la police de Marrakech a mené une opération spectaculaire dans les rues de la médina et des quartiers périphériques. Bilan : 10 ivresses publiques, 4 transports illégaux, 3 intermédiaires de migration clandestine, 6 cas de "corruption", 10 gardes fictifs de voitures, 7 conduites dangereuses, 11 vagabondages. Des chiffres qui s'affichent comme une victoire de l'ordre public. Mais à y regarder de plus près, ces interpellations dessinent le portrait d'une ville – et d'un pays – où l'État préfère réprimer les symptômes plutôt que soigner la maladie.

Car derrière chaque "délit" se cache une réalité sociale que les autorités feignent d'ignorer. Les vendeurs ambulants ? Des travailleurs précaires qui tentent de survivre dans une économie informelle que l'État a lui-même contribué à développer. Les conducteurs sans permis ? Des habitants des quartiers défavorisés qui n'ont pas les moyens de passer le code, ou qui vivent dans des zones mal desservies par les transports en commun. Les migrants en transit ? Des victimes d'un système migratoire mondial que le Maroc, pays de transit, gère à coups de rafles plutôt qu'avec des politiques d'accueil dignes.

Marrakech, vitrine touristique ou miroir des inégalités ?

La campagne policière intervient alors que Marrakech bat des records touristiques. Selon le dernier rapport du ministère du Tourisme, la ville a accueilli 472 000 visiteurs en avril 2026, soit une hausse de 7 % par rapport à 2025. Les hôtels affichent des taux d'occupation records, et les investisseurs étrangers se pressent pour acheter des riads et des terrains constructibles.

Pourtant, cette prospérité ne profite pas à tous. Les habitants des quartiers populaires comme Sidi Youssef Ben Ali ou M'Hamid voient leur ville se transformer en parc d'attractions pour touristes fortunés. Les loyers explosent, les services publics se dégradent, et les opportunités économiques se raréfient pour ceux qui n'ont pas les bons réseaux ou les bons diplômes.

L'opération policière de ce mardi n'est pas une coïncidence. Elle intervient dans un contexte où la municipalité, sous pression des investisseurs et des hôteliers, cherche à "nettoyer" l'espace public pour le rendre plus attractif. Mais à quel prix ? En chassant les vendeurs ambulants, on prive des centaines de familles de leur unique source de revenus. En verbalisant les conducteurs sans permis, on criminalise la pauvreté. En arrêtant les migrants, on nie la réalité d'un pays qui reste une plaque tournante des migrations africaines.

L'État absent, la police omniprésente

Ce qui frappe dans cette opération, c'est l'absence totale de mesures sociales ou économiques pour accompagner les populations ciblées. Pas de plan de reconversion pour les vendeurs ambulants, pas de subventions pour les transports en commun, pas de centres d'accueil pour les migrants. Juste des amendes, des interpellations, et des procès-verbaux.

Cette approche répressive n'est pas nouvelle. Depuis des années, le Maroc alterne entre discours sur le développement social et politiques sécuritaires. Les grands projets comme le port de Dakhla ou le Morocco Gaming Expo sont présentés comme des leviers de croissance, mais ils ne profitent qu'à une infime partie de la population. Pendant ce temps, dans les quartiers populaires, les écoles manquent de professeurs, les hôpitaux manquent de médicaments, et les jeunes manquent d'espoir.

La campagne de Marrakech est révélatrice d'un État qui a choisi son camp : celui des investisseurs, des touristes, et des classes aisées. Les autres ? Qu'ils se débrouillent. Ou qu'ils aillent en prison.

Ce qu'il faut retenir

  1. Une répression ciblée : L'opération policière de Marrakech vise principalement les populations précaires – vendeurs ambulants, conducteurs sans permis, migrants. Des cibles faciles pour un État qui cherche à montrer qu'il agit.
  2. Un tourisme florissant, des habitants appauvris : Alors que Marrakech bat des records de fréquentation touristique, les inégalités se creusent. Les habitants des quartiers populaires voient leur ville leur échapper.
  3. L'État absent, la police omniprésente : Aucune mesure sociale ou économique n'accompagne cette opération. Juste des interpellations et des amendes, dans une logique purement répressive.
  4. Un modèle de développement à deux vitesses : Les grands projets (port de Dakhla, gaming, etc.) sont présentés comme des succès nationaux, mais ils ne profitent qu'à une minorité. Pour le reste de la population, c'est l'abandon.

En somme, le Maroc de 2026 ressemble à une vitrine : brillante à l'extérieur, mais vide à l'intérieur. Et quand la vitrine se fissure, on envoie la police pour la nettoyer. Pas pour la réparer.