Santé, justice, pouvoir : le Maroc révise ses lois sans consulter ses citoyens
Adoption du Code du médicament, suppression des peines de prison pour maltraitance animale, projet de loi sur la profession d'avocat : le Maroc légifère en silence, loin des débats publics.
Le Maroc légifère à huis clos. Trois textes adoptés ou en discussion ces derniers jours révèlent une méthode : réformer par petites touches, sans concertation visible, et souvent au détriment des garanties démocratiques. Derrière les annonces techniques se cachent des choix politiques lourds de sens – et des silences qui en disent long.
Le Code du médicament, ou l’art de réformer sans toucher aux privilèges
La Chambre des conseillers a adopté mardi le projet de loi 27-26 modifiant le Code du médicament. Officiellement, il s’agit de "moderniser" le secteur. Dans les faits, le ministre de la Santé, Amine Tehraoui, a été clair : pas de "révision globale", mais des "amendements ciblés". Traduction : on touche aux marges pour éviter de bousculer les équilibres existants.
Pourquoi c’est problématique ? Parce que le secteur pharmaceutique marocain est un champ de mines. Entre les laboratoires étrangers qui dominent le marché, les pharmacies familiales qui résistent à toute ouverture, et les pénuries chroniques de médicaments essentiels, les enjeux sont colossaux. Pourtant, le texte adopté ne mentionne ni la transparence des prix, ni l’accès aux génériques, ni la lutte contre les conflits d’intérêts. Comme si la santé publique était une affaire de technocrates, pas de citoyens.
Le message est clair : on réforme pour rassurer les investisseurs étrangers (comme ces entreprises françaises prêtes à "renforcer leurs partenariats" dans l’agroalimentaire), pas pour répondre aux urgences sanitaires. Pendant ce temps, dans les hôpitaux publics, les patients continuent d’attendre.
Avocats en colère : quand l’État rogne l’indépendance de la justice
Le projet de loi sur la profession d’avocat, adopté par la Chambre des conseillers, a provoqué une levée de boucliers. La raison ? Le texte, selon l’association des barreaux du Maroc, "porte atteinte aux garanties de la défense et à l’indépendance de la profession".
Ce qui choque, c’est la méthode. D’abord, un processus de consultation opaque, où les avocats ont eu l’impression d’être mis devant le fait accompli. Ensuite, des reculs sur des acquis fondamentaux : limitation des prérogatives des barreaux, contrôle accru de l’État sur la formation des avocats, et surtout, une remise en cause de l’autonomie des instances ordinales.
Pourquoi est-ce grave ? Parce que l’indépendance de la justice est un thermomètre de la démocratie. Si les avocats – ces gardiens des droits – sont muselés, qui défendra les citoyens face à l’arbitraire ? Le Maroc a beau se présenter comme un pays stable et moderne, ces reculs législatifs rappellent que la justice reste un domaine sous haute surveillance.
La réaction des avocats, prévue ce vendredi lors d’une conférence de presse, sera scrutée. Mais le vrai débat est ailleurs : pourquoi ces réformes passent-elles en catimini, sans débat public ? La réponse est peut-être dans la question.
Maltraitance animale : quand l’État sacrifie les principes au nom du pragmatisme
Autre texte adopté, autre recul : la suppression des peines de prison pour maltraitance animale. L’article 38 du projet de loi 19.25 prévoyait initialement jusqu’à trois mois d’emprisonnement pour "mise en danger volontaire d’un animal". Désormais, il n’y a plus que des amendes – entre 5 000 et 15 000 dirhams.
Officiellement, il s’agit de "simplifier" la répression. Officieusement, c’est un aveu : l’État marocain n’a ni les moyens ni la volonté de faire respecter ces peines. Plutôt que de renforcer les contrôles ou d’éduquer la population, on choisit la solution de facilité : supprimer la sanction.
Pourtant, le Maroc compte des millions de chiens et chats errants, des marchés où les animaux sont entassés dans des conditions indignes, et une culture où la maltraitance est souvent banalisée. En supprimant la prison, l’État envoie un signal : ces vies ne valent pas grand-chose.
Ironie du sort, cette décision intervient alors que le Maroc se présente comme un champion de la cause animale à l’international – notamment via des campagnes contre le trafic d’espèces protégées. Mais entre les discours et les actes, il y a un océan.
L’espace public, ou la loi du plus fort
À Marrakech, dans le quartier du Njd, des commerçants occupent illégalement les trottoirs et les passages piétons. Officiellement, c’est interdit. Dans les faits, personne n’intervient. Les autorités locales ferment les yeux, et les citoyens subissent.
Ce n’est pas un détail. L’occupation de l’espace public est un symptôme de l’affaiblissement de l’État de droit. Quand les règles ne s’appliquent pas à tous, quand les petits commerçants sont tolérés tandis que les citoyens sont sommés de respecter les lois, c’est toute la crédibilité des institutions qui est en jeu.
Pourtant, personne ne parle de ce sujet. Comme si l’encombrement des rues était une fatalité, et non un choix politique. Comme si la loi n’était qu’un outil de contrôle, pas de protection.
Ce qui se joue en ce moment au Maroc, ce n’est pas une série de réformes techniques, mais une philosophie du pouvoir. Légiférer sans débat, réformer sans transparence, punir sans cohérence : ces choix dessinent un État qui préfère le contrôle à la participation, la discrétion à la redevabilité.
Le plus inquiétant ? Personne ne semble s’en émouvoir. Pas de manifestations, pas de pétitions, pas de débat public. Comme si les Marocains avaient intégré que les lois se décidaient ailleurs, loin d’eux.
Pourtant, ces textes les concernent directement : leur santé, leur justice, leur environnement. Mais quand l’État gouverne en silence, il ne reste plus qu’une question : à qui profitent ces réformes ? Aux citoyens, ou à ceux qui ont déjà le pouvoir ?