Maroc 2026 : quand la rue, la justice et la culture révèlent l'État des omissions
Chaleur étouffante, trottoirs privatisés, juges en mission à l'étranger : trois fronts où l'État marocain brille par son absence, malgré les décrets et les célébrations officielles.
Quand la canicule expose l'État absent
45°C annoncés sur le Sud-Est. Des nuages bas qui étouffent les plaines du Nord. Et des orages qui menacent le Moyen Atlas. La météo, ce lundi 15 juin 2026, n’est pas qu’un bulletin technique : c’est un révélateur brutal des fractures territoriales marocaines. À Marrakech, les familles fuient la fournaise des logements pour se réfugier dans les parcs publics, où les attendent un autre danger – les scorpions et les serpents, attirés par la chaleur et l’obscurité des espaces mal éclairés. Kech24 rapporte des cas de morsures dans des zones fréquentées la nuit, sans que les autorités locales n’aient anticipé ce risque saisonnier.
Pourtant, le problème n’est pas nouveau. Chaque été, les mêmes scènes se répètent : des espaces publics transformés en pièges à cause d’un manque d’entretien et d’une gestion réactive, plutôt que préventive. La Direction générale de la météorologie avait prévenu. Mais qui, au niveau municipal, a pris la mesure du danger ? Les alertes météo, aussi précises soient-elles, ne servent à rien si elles ne s’accompagnent pas de mesures concrètes – éclairage renforcé, campagnes de sensibilisation, patrouilles de sécurité. À Marrakech, comme dans d’autres villes, l’État semble se contenter d’annoncer les risques, sans jamais les prévenir.
Les trottoirs, ou l’art de privatiser l’espace public
À quelques kilomètres de là, sur l’avenue Ibn Jebran, dans le quartier des Daoudiates, une autre forme d’absence étatique se donne à voir : celle des trottoirs, systématiquement occupés par les cafés et les restaurants. Kech24 décrit une scène devenue banale : des tables et des chaises envahissent les passages piétons, forçant les passants à marcher sur la chaussée, au mépris des règles les plus élémentaires de sécurité. Certains commerçants vont jusqu’à modifier le revêtement des trottoirs, posant du zellige pour les intégrer à leur terrasse – une privatisation déguisée de l’espace public.
Les autorités locales ferment-elles les yeux ? Ou sont-elles tout simplement dépassées ? Le phénomène n’est pas isolé : il touche Casablanca, Rabat, Agadir, et bien d’autres villes. Pourtant, les textes existent. L’occupation illégale des trottoirs est passible de sanctions. Mais entre la loi et son application, il y a un gouffre – celui de la tolérance, de la corruption, ou simplement de l’incurie. Résultat : les citoyens, eux, paient le prix. Non seulement en termes de sécurité, mais aussi de dignité. Marcher sur la route n’est pas un détail : c’est le symptôme d’un État qui a abandonné une partie de son territoire aux intérêts privés.
Les juges de liaison, ou la diplomatie judiciaire sans moyens
Pendant ce temps, à l’étranger, une autre facette de l’État marocain se déploie – avec plus de discrétion, mais tout autant de contradictions. Un décret publié au Bulletin officiel encadre désormais les missions des juges de liaison marocains, ces magistrats chargés de faciliter la coopération judiciaire internationale. Leur rôle ? Accélérer les procédures, fluidifier les échanges entre le Maroc et ses partenaires, et assurer le suivi des dossiers transnationaux. Une avancée, sur le papier.
Mais derrière les annonces officielles, les questions persistent. Combien de juges de liaison sont effectivement déployés ? Quels moyens leur sont alloués ? Et surtout, comment s’assurer que leur action ne se limite pas à des rapports administratifs, sans impact concret sur le terrain ? Le décret, signé par Aziz Akhannouch, Abdellatif Ouahbi et Nasser Bourita, reste vague sur ces points. Il définit des prérogatives, mais pas les ressources. Or, sans budget, sans personnel dédié, et sans une véritable volonté politique, ces juges risquent de devenir des figures symboliques – des ambassadeurs judiciaires sans réel pouvoir.
La diplomatie judiciaire, comme la gestion urbaine ou la prévention des risques, nécessite plus que des textes. Elle exige des moyens, une coordination entre ministères, et une transparence sur les résultats. Pour l’instant, le Maroc semble se contenter de multiplier les structures, sans toujours leur donner les outils pour agir.
Driss Chraïbi, ou l’héritage culturel en suspens
Enfin, il y a Driss Chraïbi. Ce lundi marque le centenaire de la naissance de l’écrivain, figure majeure de la littérature marocaine d’expression française. Les hommages officiels pleuvent, comme il se doit. Mais que reste-t-il, aujourd’hui, de l’esprit subversif de Chraïbi ? De cette capacité à ébranler les certitudes, à troubler les consciences, et à remettre en question les vérités établies ?
Le risque, avec les commémorations, est de transformer un auteur en icône aseptisée – un nom que l’on cite sans lire, une figure que l’on célèbre sans comprendre. Chraïbi, lui, n’a jamais cherché le confort. Dans Le Passé simple, il dépeignait une société marocaine en crise, déchirée entre tradition et modernité, entre soumission et révolte. Ses romans étaient des brûlots, pas des objets de musée.
Un siècle après sa naissance, le Maroc est-il plus à l’écoute de ses intellectuels ? Les débats qu’il soulevait – sur l’identité, sur le pouvoir, sur la liberté – sont-ils toujours d’actualité ? Ou bien la culture, comme la justice ou la gestion urbaine, est-elle devenue un domaine où l’État se contente de célébrer, sans jamais vraiment agir ?
Ce qu’il faut retenir
Quatre sujets, quatre angles morts de l’action publique. La canicule révèle l’absence de prévention. Les trottoirs privatisés montrent l’échec de la régulation. Les juges de liaison illustrent le décalage entre les annonces et les moyens. Et Driss Chraïbi pose la question de l’héritage culturel – entre célébration et oubli.
Le Maroc, en 2026, est un pays en mouvement. Mais ce mouvement se heurte souvent à une même réalité : celle d’un État qui, sur bien des fronts, brille par son absence. Pas par négligence, mais par choix. Un choix qui consiste à privilégier les symboles aux actions, les décrets aux réalisations, et les commémorations aux débats.
La question n’est pas de savoir si l’État peut agir. Les outils existent. Les textes aussi. Ce qui manque, c’est la volonté de les appliquer – et de rendre des comptes quand ils ne le sont pas. En attendant, ce sont les citoyens qui en paient le prix. Dans la chaleur des nuits marrakchies, sur les trottoirs de l’avenue Ibn Jebran, ou dans l’indifférence des dossiers judiciaires qui traînent.