Maroc : quand l'énergie, le climat et la géopolitique s'entremêlent sur la côte méditerranéenne

Le projet de terminal flottant de GNL à Nador cristallise les défis énergétiques, climatiques et diplomatiques du Maroc. Entre dépendance espagnole, risques d'incendies et tensions migratoires, une équation complexe se dessine sur la côte méditerranéenne.

Maroc : quand l'énergie, le climat et la géopolitique s'entremêlent sur la côte méditerranéenne
Photo de Sorin Jurcut sur Unsplash

Pourquoi le terminal flottant de Nador est devenu un symbole

Le projet de terminal flottant de regazéification (FSRU) à Nador, envisagé depuis près d’une décennie, refait surface dans un contexte marqué par trois crises simultanées : énergétique, climatique et migratoire. Ce n’est pas un hasard. Le Maroc, qui importe encore près de 15 % de son électricité depuis l’Espagne – un chiffre confirmé par les rapports de l’Office national de l’électricité et de l’eau potable (ONEE) – cherche depuis des années à diversifier ses sources d’approvisionnement en gaz naturel. Le FSRU de Nador, s’il voit le jour, permettrait au Royaume d’importer directement du gaz naturel liquéfié (GNL) sans dépendre des infrastructures espagnoles, notamment le gazoduc Maghreb-Europe, aujourd’hui inutilisé depuis la rupture des relations diplomatiques avec l’Algérie en 2021.

Pourtant, ce projet n’est pas seulement technique. Il s’inscrit dans une équation géopolitique plus large, où l’Espagne joue un rôle central. Les récentes tensions autour de Sebta, où plus de 8 000 migrants sont entrés en deux jours fin juillet, ont ravivé les débats sur les leviers de pression entre les deux pays. Si Madrid a officiellement rejeté toute idée d’utiliser les interdépendances énergétiques comme moyen de rétorsion, le simple fait que la question ait été posée – y compris par des responsables politiques espagnols – montre à quel point ces infrastructures sont devenues des enjeux de souveraineté.


Un risque climatique qui complique l’équation énergétique

Le timing du regain d’intérêt pour le FSRU de Nador est d’autant plus paradoxal qu’il coïncide avec une alerte rouge aux feux de forêt dans six provinces marocaines, dont Tanger-Assilah et Fahs-Anjra, situées à moins de 100 kilomètres du site prévu pour le terminal. L’Agence nationale des eaux et forêts (ANEF) a classé ces zones en "danger extrême" jusqu’au 15 septembre, en raison d’une combinaison de sécheresse, de températures élevées (jusqu’à 44 °C dans certaines provinces) et de vents violents. Ces conditions ne sont pas seulement un défi pour la protection civile : elles interrogent aussi la résilience des infrastructures énergétiques.

Un terminal flottant de GNL, par définition, manipule des matières hautement inflammables. Si le risque d’incendie direct est maîtrisé par des protocoles stricts, la multiplication des départs de feu dans les zones boisées environnantes pourrait compliquer les opérations logistiques. Les autorités marocaines devront arbitrer entre deux impératifs : sécuriser l’approvisionnement énergétique et protéger les écosystèmes déjà fragilisés par le changement climatique. Cette tension n’est pas propre au Maroc – elle reflète un dilemme plus large, celui des pays du Sud qui cherchent à concilier développement économique et adaptation climatique.


Sebta et Nador : deux facettes d’une même interdépendance

La crise migratoire de Sebta a révélé, malgré elle, à quel point le Maroc et l’Espagne restent liés par des flux invisibles mais structurants. D’un côté, les migrants qui tentent de traverser le détroit ; de l’autre, l’électricité et le gaz qui circulent dans l’autre sens. Ces interdépendances sont à la fois une force et une vulnérabilité.

Pour le Maroc, le FSRU de Nador représente une opportunité de réduire sa dépendance vis-à-vis de l’Espagne. Mais cette autonomie énergétique a un coût : celui d’une exposition accrue aux fluctuations des marchés internationaux du GNL, où les prix restent volatils. À l’inverse, l’Espagne, qui a elle-même diversifié ses sources d’approvisionnement en gaz (notamment via les terminaux de regazéification de Barcelone et de Carthagène), pourrait voir d’un mauvais œil une concurrence accrue sur un marché qu’elle domine partiellement.

Les récentes déclarations du chef de cabinet de la délégation gouvernementale de Sebta, Gonzalo Sanz, qui a démissionné après des révélations sur des échanges avec les services de renseignement espagnols (CNI), illustrent la sensibilité de ces dossiers. Si les deux pays ont intérêt à coopérer – notamment sur la question migratoire –, les tensions récurrentes rappellent que la confiance reste fragile.


Le gaz, un outil de diplomatie silencieuse ?

Le Maroc n’est pas le seul pays à utiliser les infrastructures énergétiques comme levier diplomatique. L’Algérie, par exemple, a coupé l’approvisionnement en gaz via le gazoduc Maghreb-Europe en 2021, privant le Maroc de revenus de transit et poussant Rabat à chercher des alternatives. Dans ce contexte, le FSRU de Nador n’est pas seulement un projet économique : c’est aussi un message adressé à Madrid et à Alger.

Pourtant, cette stratégie comporte des risques. D’abord, parce que le GNL est plus cher que le gaz acheminé par pipeline. Ensuite, parce que les terminaux flottants sont vulnérables aux aléas climatiques – comme le montrent les alertes aux feux de forêt actuelles. Enfin, parce que le Maroc reste dépendant des tankers, eux-mêmes soumis aux tensions géopolitiques mondiales (détroit d’Ormuz, canal de Suez, etc.).

La question n’est donc pas seulement de savoir si le FSRU de Nador sera construit, mais à quel prix – économique, environnemental et diplomatique.


Feux de forêt et migrations : les nouveaux paramètres de l’équation énergétique

Les feux de forêt qui ravagent le nord du Maroc depuis début septembre ne sont pas un simple aléa climatique. Ils sont le symptôme d’un changement structurel, où les périodes de sécheresse s’allongent et les températures grimpent. Pour un pays qui mise sur le gaz comme transition énergétique, ces phénomènes posent un défi de taille : comment sécuriser des infrastructures critiques dans un environnement de plus en plus hostile ?

Parallèlement, la pression migratoire aux frontières – avec 73 640 tentatives d’émigration irrégulière avortées en 2025 – ajoute une couche de complexité. Les migrants qui s’entassent à Sebta ou dans les forêts de Nador ne sont pas seulement une question humanitaire : ils sont aussi le reflet d’un déséquilibre régional, où les opportunités économiques et la stabilité politique restent inégalement réparties. Dans ce contexte, le gaz ne peut pas être une solution miracle. Il peut, au mieux, offrir une marge de manœuvre supplémentaire – à condition de ne pas aggraver les tensions existantes.


Que faire de cette équation ?

Le Maroc se trouve aujourd’hui à la croisée de trois défis majeurs :

  1. Énergétique : diversifier ses sources d’approvisionnement sans alourdir sa facture.
  2. Climatique : protéger ses infrastructures des risques accrus de feux et de sécheresse.
  3. Géopolitique : naviguer entre dépendance espagnole et rivalité algérienne.

Le FSRU de Nador incarne cette équation. Mais il n’en est qu’un élément. La vraie question n’est pas de savoir si ce terminal sera construit, mais comment le Maroc pourra articuler ces enjeux sans sacrifier l’un au profit de l’autre. Une chose est sûre : dans un monde où l’énergie, le climat et la géopolitique sont de plus en plus imbriqués, les solutions ne pourront plus être sectorielles. Elles devront être systémiques.