Maroc : quand le Mondial cache les fractures d'une société en ébullition

Victoire contre l'Écosse, célébrations à Gueliz, mais derrière le foot, le Maroc étale ses tensions : urbanisme sauvage, insécurité alimentaire, partenariats économiques en trompe-l'œil.

Maroc : quand le Mondial cache les fractures d'une société en ébullition
Photo de Haoli Chen sur Unsplash

Quand le ballon fait diversion

Le Maroc a gagné. 1-0 contre l’Écosse, but de Saibari en 71e seconde – record battu, histoire écrite. À Gueliz, les rues ont explosé. Les vidéos tournent en boucle : klaxons, drapeaux, youyous. Le football, encore une fois, fait office d’anesthésiant national. Mais derrière les célébrations, la réalité marocaine grince. Et elle ne se joue pas sur un terrain de foot.

Ce samedi 20 juin 2026, alors que les Lions de l’Atlas enchaînent les exploits sportifs, le pays étale ses fractures. Pas celles des stades, celles des trottoirs, des marchés, des rapports de force économiques. Le Mondial 2026, vitrine rêvée, devient le miroir grossissant d’un État qui peine à tenir ses promesses loin des projecteurs.


Urbanisme sauvage : quand le commerce étouffe le citoyen

À Marrakech, un épicier se bat pour sa survie. Son magasin, situé dans les tours de Guéliz, est littéralement englouti par les étals d’un voisin spécialisé dans les protéines sportives. Les produits débordent, les affiches masquent sa vitrine, les clients ne le voient plus. Il a saisi le wali : "Mon commerce est devenu invisible, ma source de revenus s’effondre."

L’affaire, révélée par Kech24, est symptomatique. Pas seulement d’un conflit de voisinage, mais d’un urbanisme à la dérive. Les règles d’occupation de l’espace public ? Contournées. Les autorisations d’affichage ? Ignorées. Les sanctions ? Inexistantes. Résultat : des commerçants légaux, écrasés par des pratiques informelles qui prospèrent sous le regard passif – ou complice – des autorités locales.

Le wali de Marrakech-Asfi a promis une commission d’enquête. Comme souvent, le citoyen lambda attendra. Pendant ce temps, les centres-villes se transforment en jungles commerciales, où la loi du plus fort prime sur l’équité. Et où l’État, censé arbitrer, semble absent.


L’ONU sonne l’alarme : la faim progresse, le Maroc regarde ailleurs

Pendant que le Maroc célèbre ses victoires footballistiques, l’Organisation des Nations Unies tire la sonnette d’alarme. Dans son dernier rapport, la FAO et le Programme alimentaire mondial (PAM) classent le Soudan, le Soudan du Sud, le Yémen et la Palestine parmi les "situations les plus critiques au monde" en matière d’insécurité alimentaire. Le nord-est du Nigeria les rejoint dans cette catégorie.

Le Maroc n’est pas directement cité. Mais la géographie de la faim le concerne. D’abord parce que ces crises se déroulent à ses portes – le Sahel, l’Afrique de l’Ouest, le Maghreb. Ensuite parce que le Royaume, malgré ses ambitions agricoles et son leadership dans les phosphates, reste vulnérable. Les sécheresses à répétition, la dépendance aux importations de céréales, l’inflation des prix alimentaires : autant de bombes à retardement.

Pourtant, le sujet est absent des débats publics. Comme si la Coupe du Monde 2026, avec ses enjeux sportifs et économiques, suffisait à occulter les défis structurels. Comme si le ballon rond pouvait nourrir les estomacs vides.


Partenariat Maroc-France : une journée économique pour masquer les déséquilibres

Le 1er juillet, Paris accueillera une "Journée économique Maroc-France" sous le thème "Un partenariat renforcé pour une croissance partagée". Au programme : tables rondes, séances plénières, rencontres entre investisseurs. La Chambre de commerce d’Île-de-France promet un événement "de haut niveau".

Derrière les discours, les réalités sont moins reluisantes. Le partenariat économique entre les deux pays est marqué par des déséquilibres persistants. La France reste le premier partenaire commercial du Maroc, mais les échanges sont largement en sa faveur. Les entreprises françaises dominent des secteurs clés – énergie, transport, grande distribution – tandis que les PME marocaines peinent à percer.

Les tables rondes du 1er juillet aborderont les "perspectives stratégiques". Mais quelles perspectives pour les artisans, les petits commerçants, les start-up marocaines face aux géants français ? Le discours officiel parle de "croissance partagée". La réalité, elle, ressemble davantage à une croissance à deux vitesses.


Ce qu’il faut retenir

Le Maroc a gagné contre l’Écosse. Mais cette victoire, aussi symbolique soit-elle, ne doit pas servir de paravent. Derrière les célébrations, trois fronts se dessinent :

  1. L’urbanisme : Un État qui laisse les règles se faire piétiner, au détriment des petits commerçants et de la cohésion sociale.
  2. L’insécurité alimentaire : Une crise qui frappe aux portes du Royaume, mais que les autorités semblent ignorer, trop occupées à gérer l’image du pays.
  3. Les partenariats économiques : Des accords présentés comme équilibrés, mais qui profitent surtout aux grands groupes étrangers.

Le Mondial 2026 est une opportunité. Pas seulement pour le football, mais pour le Maroc tout entier. À condition de ne pas se voiler la face. Les stades se remplissent, les rues s’illuminent – mais dans l’ombre, les fractures persistent. Et elles ne se résoudront pas avec des buts.