Xi-Trump, Dakhla, Afrique : le Maroc dans l'œil du cyclone géopolitique

Le Maroc se retrouve au cœur de trois dynamiques mondiales : la rivalité sino-américaine, l’essor des ports africains et les tensions UE-Russie. Analyse des enjeux.

Xi-Trump, Dakhla, Afrique : le Maroc dans l'œil du cyclone géopolitique
Photo de Andy Li sur Unsplash

Le Maroc n’est plus un simple spectateur de la géopolitique mondiale. En 48 heures, trois événements ont révélé son rôle de pivot : l’entretien Xi-Trump à Pékin, l’avancée du port Dakhla Atlantique, et les déclarations de Poutine sur l’Ukraine. Trois dynamiques qui dessinent les contours d’une souveraineté marocaine sous pression, entre opportunités africaines et risques de marginalisation.


Xi-Trump : quand le Maroc devient un pion dans la guerre froide 2.0

Le sommet sino-américain du 14 mai à Pékin a été présenté comme une tentative de désamorcer les tensions. Mais derrière les sourires protocolaires, c’est bien la théorie du "piège de Thucydide" – cette crainte d’un conflit inévitable entre une puissance dominante (les États-Unis) et une puissance montante (la Chine) – qui a dominé les échanges. Xi Jinping l’a explicitement citée, un avertissement à peine voilé : "Nous ne voulons pas d’une guerre, mais nous ne reculerons pas."

Pour le Maroc, cette rivalité est une épée à double tranchant. D’un côté, Rabat a su jouer la carte chinoise pour diversifier ses partenariats économiques, notamment dans les énergies renouvelables (le parc éolien de Goldwind à Dakhla) et les infrastructures. De l’autre, Washington reste un allié stratégique, surtout sur la question du Sahara occidental, où le soutien américain à l’autonomie marocaine a été réaffirmé en 2020.

Le problème ? Les deux puissances exigent désormais une loyauté exclusive. La Chine, via ses investissements massifs en Afrique, pousse à une réduction de l’influence occidentale. Les États-Unis, eux, multiplient les pressions pour que leurs alliés africains limitent leur coopération avec Pékin. Le Maroc, qui a accueilli le sommet de l’UA en 2025 et renforcé ses liens avec l’Afrique subsaharienne, se retrouve pris entre deux feux.

"Le Maroc doit naviguer entre ces deux géants sans se faire écraser", résume un diplomate marocain sous couvert d’anonymat. "Mais plus la tension monte, plus les marges de manœuvre se réduisent."


Dakhla Atlantique : le port qui peut tout changer (ou tout faire échouer)

À 1 400 km au sud de Casablanca, le chantier du port Dakhla Atlantique avance à un rythme soutenu. Une délégation espagnole, menée par le président de l’Autorité portuaire de Tarragone, s’y est rendue mardi pour explorer des partenariats logistiques. Pourquoi un tel intérêt ? Parce que ce port n’est pas qu’une infrastructure : c’est un pari géopolitique.

Avec une capacité de traitement de 3 millions de conteneurs par an, Dakhla Atlantique doit devenir la porte d’entrée de l’Afrique de l’Ouest. Un hub qui concurrencera directement Tanger Med, mais aussi les ports européens comme Algesiras ou Valence. "Ce projet place le Maroc au centre des routes commerciales entre l’Europe, l’Afrique et les Amériques", explique Nisrine Louzzi, directrice de l’aménagement du port.

Mais les défis sont immenses :

  • Financement : Le coût estimé dépasse les 10 milliards de dirhams. La Chine, via des prêts avantageux, pourrait jouer un rôle clé… au risque d’alourdir la dette marocaine.
  • Sécurité : La région est sous haute surveillance, entre tensions sahariennes et menaces terroristes.
  • Concurrence : L’Espagne et le Portugal voient d’un mauvais œil cette montée en puissance marocaine. "Dakhla pourrait devenir un casus belli économique", avertit un analyste européen.

Le vrai enjeu ? Que ce port ne reste pas un symbole, mais devienne un levier de souveraineté. "Si le Maroc réussit à attirer les flux commerciaux africains, il deviendra incontournable. Sinon, ce sera un éléphant blanc de plus", souligne un économiste.


L’Afrique des affaires veut "changer d’échelle" – sans le Maroc ?

À Kigali, l’Africa CEO Forum 2026 a ouvert ses portes avec un mot d’ordre : "Atteindre la taille critique". Les dirigeants africains présents – dont plusieurs chefs d’État – ont insisté sur la nécessité de créer des champions continentaux capables de rivaliser avec les multinationales occidentales et asiatiques.

Problème : le Maroc, pourtant leader économique en Afrique, brille par son absence. Aucune délégation officielle marocaine n’a été annoncée, alors que des pays comme le Rwanda, le Nigeria ou la Côte d’Ivoire y jouent leur partition.

Pourquoi ce désintérêt apparent ?

  1. Une stratégie africaine en question : Le Maroc a longtemps misé sur une diplomatie bilatérale (notamment via les sommets Maroc-Afrique). Mais cette approche montre ses limites face à des blocs régionaux comme la ZLECAf (Zone de libre-échange continentale).
  2. Un soft power en déclin ? : Malgré ses succès sportifs (Mondial 2026) et culturels, le Maroc peine à imposer son leadership économique. "Les investisseurs marocains sont perçus comme des prédateurs, pas comme des partenaires", confie un homme d’affaires sénégalais.
  3. La concurrence éthiopienne : Addis-Abeba, avec son hub aérien et ses zones industrielles, grignote des parts de marché. "Le Maroc a raté le coche de l’industrialisation africaine", estime un expert.

La solution ? "Il faut passer à la vitesse supérieure", plaide un participant marocain au forum. "Créer des joint-ventures avec des pays africains, investir dans les infrastructures locales, et surtout, arrêter de voir l’Afrique comme un marché à conquérir, mais comme un partenaire."


Poutine tend la main à l’UE : le Maroc dans l’équation

Autre front géopolitique : la guerre en Ukraine. Le 9 mai, Vladimir Poutine a déclaré que le conflit "pourrait toucher à sa fin", tout en évoquant un "dialogue avec l’Europe". Une déclaration calculée, à quelques jours d’un sommet UE-Afrique où la question de la sécurité alimentaire et énergétique sera centrale.

Pour le Maroc, cette ouverture est à double tranchant :

  • Opportunité : Si les sanctions contre la Russie sont levées, les exportations marocaines (agrumes, phosphates) pourraient retrouver des débouchés.
  • Risque : Une normalisation UE-Russie affaiblirait la position marocaine, qui a jusqu’ici joué la carte de la neutralité bienveillante envers Moscou (notamment sur les livraisons d’engrais).

"Le Maroc a tout intérêt à ce que l’UE reste ferme sur l’Ukraine", analyse un diplomate européen. "Une Europe divisée serait une Europe affaiblie, et donc moins capable d’investir en Afrique."


Ce qu’il faut retenir

  1. Le Maroc est devenu un terrain de jeu des grandes puissances – mais sans stratégie claire pour en tirer profit. Entre la Chine, les États-Unis et l’UE, Rabat doit choisir… sans choisir.
  2. Dakhla Atlantique est un test : Si le port échoue, ce sera un revers pour la souveraineté marocaine. S’il réussit, il redessinera les routes commerciales africaines.
  3. L’Afrique des affaires avance sans le Maroc – et c’est un signal d’alarme. Le pays doit repenser sa diplomatie économique, sous peine de se faire distancer.
  4. La guerre en Ukraine n’est pas qu’un conflit européen : Elle impacte directement les équilibres africains, et donc marocains.

En 2026, le Maroc n’a plus le luxe de l’indécision. Entre dépendance économique, ambitions africaines et pressions géopolitiques, chaque choix sera lourd de conséquences. "Le problème, ce n’est pas la chaleur qui monte. C’est l’étau qui se resserre", résume un haut fonctionnaire marocain. "Et nous sommes au milieu."