Mondial 2026 : le Maroc qualifié, mais à quel prix pour son football ?
Le Maroc se qualifie pour les 16es de finale du Mondial 2026, mais la victoire contre Haïti révèle des failles structurelles et des choix contestés.
Le Maroc a gagné. Quatre buts à deux contre Haïti, une qualification arrachée dans la douleur, et pourtant, ce n’est pas l’euphorie qui domine. Pas cette fois. Pas après un match où les Lions de l’Atlas ont montré leurs crocs, mais aussi leurs limites. Où la victoire a révélé, plus qu’elle n’a effacé, les tensions qui traversent le football marocain. Où le Mondial 2026, censé être une vitrine, devient un miroir grossissant des contradictions du pays.
Un collectif qui sauve les meubles, des individualités qui déçoivent
Mohamed Ouahbi l’a dit, clair et net : « Je ne vais pas parler des individualités. » Une phrase qui sonne comme un aveu. Parce que si le Maroc s’en sort, c’est grâce à son banc, pas à ses stars. Soufiane Rahimi, entré en jeu, a marqué. Gessime Yassine, lui aussi remplaçant, a scellé la victoire. Pendant ce temps, les titulaires attendus – ceux sur qui repose habituellement l’espoir d’un pays – ont brillé par leur discrétion, voire leur inefficacité. Achraf Hakimi a sauvé l’honneur d’un but, mais a aussi concédé une faute grossière pour le deuxième but haïtien. Bilal El Khannouss, annoncé comme l’un des talents de demain, a été invisible.
Le message est double. D’un côté, la profondeur du banc marocain impressionne. De l’autre, la dépendance à quelques joueurs – dont certains semblent en méforme – inquiète. Surtout quand on sait que les prochains adversaires, en 16es de finale, ne feront pas de cadeaux. « Qualifiés, mais avertis », titrait Telquel. Le mot est juste. Le Maroc a passé l’obstacle, mais il n’a pas convaincu. Et dans un Mondial où l’Argentine de Messi, à 39 ans, continue de dicter sa loi, la marge d’erreur est mince.
Ouahbi, ou l’art de gérer les egos sans froisser le palais
Le sélectionneur a un mérite : il a su garder son groupe uni malgré les critiques. Après la défaite contre le Brésil, les rumeurs de divisions internes avaient enflé. Certains joueurs, proches des cercles du pouvoir, auraient poussé pour des changements tactiques. D’autres, comme Hakimi, auraient exprimé leur mécontentement après avoir été repositionnés. Ouahbi a tenu bon, évitant les clashs publics, mais au prix d’un flou artistique persistant.
Son discours d’après-match est révélateur : « Tout le groupe a réalisé un excellent travail. » Une formule creuse, qui évite soigneusement de désigner des responsabilités. Pourtant, les questions s’imposent. Pourquoi insister sur un système en 4-3-3 alors que les ailiers peinent à peser ? Pourquoi persister avec des joueurs en méforme, au risque de fragiliser l’équipe ? Pourquoi ne pas avoir aligné plus tôt des profils comme Rahimi, dont l’impact offensif est indéniable ?
Derrière ces choix, une réalité s’impose : au Maroc, le football n’est pas qu’un sport. C’est un enjeu politique, un outil de soft power, un miroir des équilibres internes. Ouahbi le sait. Il navigue entre les attentes des supporters, les pressions des sponsors, et les desiderata d’un palais qui voit dans l’équipe nationale un prolongement de son influence. Dans ce contexte, la gestion des egos prime parfois sur la cohérence tactique.
Casablanca en fête, le reste du pays en attente
Les fan zones de Casablanca débordent. Sur la place Mohammed V, des milliers de supporters ont suivi le match dans une ambiance électrique. Les écrans géants, les drapeaux, les chants : tout respire la ferveur populaire. Pourtant, à quelques kilomètres de là, dans les quartiers populaires de Derb Sultan ou Hay Mohammadi, l’engouement est moins visible. Comme si le Mondial, malgré son succès, restait un spectacle lointain, réservé à une élite urbaine.
Le contraste est saisissant. D’un côté, une capitale économique qui se pare aux couleurs du football, avec des infrastructures flambant neuves et des partenariats internationaux. De l’autre, des régions entières où les terrains vagues servent de stades, où les jeunes talents doivent quitter leur ville pour espérer percer. Le football marocain brille à l’étranger – Hakimi au PSG, Saibari à la Real Sociedad, El Khannouss à Genk – mais peine à irriguer son propre territoire.
Le Mondial 2026 aurait pu être l’occasion de corriger ces déséquilibres. De montrer que le sport peut être un levier de développement local, pas seulement un outil de communication. Pourtant, rien n’indique que les retombées économiques profiteront aux régions défavorisées. Les fan zones restent concentrées dans les grandes villes. Les investissements dans les infrastructures sportives locales se font attendre. Et les jeunes talents, eux, continuent de rêver d’Europe, faute d’opportunités au pays.
Messi, l’ombre qui plane sur le Mondial marocain
Pendant que le Maroc se débat avec ses doutes, Lionel Messi, lui, continue d’écrire sa légende. Cinq buts en deux matchs, un record historique battu, et une aura intacte à 39 ans. L’Argentin incarne tout ce que le football marocain n’est pas (encore) : une machine à gagner, une équipe où le collectif prime sur les individualités, une génération qui refuse de vieillir.
La comparaison est cruelle. D’un côté, un pays qui mise sur son soft power sportif pour exister sur la scène internationale. De l’autre, un joueur qui, à lui seul, porte les espoirs d’une nation. Le Maroc a les moyens de ses ambitions – une fédération riche, des joueurs talentueux, une diaspora influente. Mais tant que les calculs politiques primeront sur la cohérence sportive, tant que les fractures territoriales ne seront pas comblées, le rêve d’un Mondial remporté restera lointain.
Ce qu’il faut retenir
Le Maroc est qualifié. C’est une bonne nouvelle, mais ce n’est pas une victoire. Pas vraiment. Parce que derrière les buts et les célébrations, se cachent des questions qui dérangent. Pourquoi une équipe aussi talentueuse peine-t-elle à convaincre ? Pourquoi les choix tactiques semblent-ils dictés par autre chose que le terrain ? Pourquoi le football marocain, malgré ses succès, reste-t-il un sport de riches, dans un pays où les inégalités se creusent ?
Le Mondial 2026 n’est pas qu’une compétition sportive. C’est un test. Pour la gouvernance du football marocain, pour la capacité du pays à transformer son soft power en résultats concrets, pour sa volonté de réduire les fractures qui le traversent. Jusqu’ici, le Maroc a passé les épreuves. Mais les plus difficiles sont à venir. Et cette fois, ce ne sont pas les Haïtiens qui feront trembler les Lions. Ce sont leurs propres démons.