Maroc-Éthiopie : quand la coopération économique enterre les vieilles rivalités
Le Maroc et l'Éthiopie tournent la page des tensions historiques pour construire un partenariat économique ambitieux. Une stratégie qui redéfinit les équilibres africains.
Le passé ne doit pas écrire l'avenir
Il fut un temps où Rabat et Addis-Abeba se disputaient le leadership du continent. Les années 1960 avaient vu s'affronter deux visions de l'Afrique : celle, monarchique et pro-occidentale du Maroc, et celle, révolutionnaire et panafricaine de l'Éthiopie de Haïlé Sélassié. Les décennies suivantes n'avaient guère arrangé les choses, avec le soutien éthiopien au Front Polisario et le rapprochement marocain avec Israël dans les années 1980. Pourtant, en 2026, les deux pays semblent déterminés à écrire une nouvelle page.
Ce revirement n'est pas le fruit du hasard. Il répond à une logique géopolitique implacable. Le Maroc, fort de son retour au sein de l'Union africaine en 2017, a méthodiquement tissé des alliances économiques sur le continent. L'Éthiopie, quant à elle, cherche à diversifier ses partenariats pour soutenir sa croissance fulgurante - près de 8% par an depuis 2020. Dans ce contexte, la rivalité d'antan apparaît comme un luxe que ni l'un ni l'autre ne peuvent plus se permettre.
L'économie comme nouveau terrain de jeu
Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Selon Yabiladi, les échanges commerciaux entre les deux pays ont atteint 120 millions de dollars en 2025, en hausse de 45% sur un an. Mais c'est dans les investissements que se joue la véritable révolution. Le Maroc est devenu le deuxième investisseur africain en Éthiopie, derrière l'Afrique du Sud, avec des projets dans les secteurs des phosphates, des énergies renouvelables et des infrastructures.
Cette coopération économique prend une dimension stratégique. Le Maroc mise sur l'Éthiopie comme hub pour pénétrer les marchés d'Afrique de l'Est, tandis qu'Addis-Abeba voit dans Rabat un partenaire clé pour son industrialisation. Les deux pays ont signé en 2025 un accord de libre-échange partiel, premier du genre entre un pays d'Afrique du Nord et un pays d'Afrique de l'Est.
Le soft power marocain en action
Cette réconciliation ne se limite pas aux échanges économiques. Elle s'inscrit dans une stratégie plus large de repositionnement du Maroc sur la scène africaine. En 2026, Rabat multiplie les initiatives pour consolider son influence : ouverture d'une ligne aérienne directe Casablanca-Addis-Abeba, création d'une commission mixte pour la coopération culturelle, et même un projet de centre d'excellence en agriculture durable.
L'Éthiopie, de son côté, semble prête à jouer le jeu. Le Premier ministre éthiopien a effectué une visite officielle au Maroc en mars 2026, première depuis plus de vingt ans. Lors de cette visite, il a salué "la vision africaine du Maroc" et exprimé son souhait de voir les deux pays "construire ensemble l'avenir du continent".
Les limites d'un partenariat encore fragile
Pourtant, cette lune de miel diplomatique et économique ne doit pas faire oublier les défis qui subsistent. Les contentieux historiques, bien que mis entre parenthèses, n'ont pas disparu. Le dossier du Sahara occidental reste un sujet sensible, même si Addis-Abeba a adopté une position plus neutre ces dernières années.
Par ailleurs, la concurrence économique entre les deux pays n'a pas totalement disparu. Tous deux misent sur les phosphates, les énergies renouvelables et l'industrie automobile comme leviers de développement. Le Maroc, avec son usine Renault de Tanger, et l'Éthiopie, avec ses usines chinoises, se disputent les mêmes investisseurs.
Ce qu'il faut retenir
- Un tournant historique : Le Maroc et l'Éthiopie enterrent officiellement leur rivalité des années 1960-1990 pour construire un partenariat économique ambitieux.
- Une stratégie continentale : Ce rapprochement s'inscrit dans une vision plus large de repositionnement du Maroc en Afrique, où l'économie remplace progressivement l'idéologie comme outil d'influence.
- Des défis persistants : Malgré les avancées, les contentieux historiques et la concurrence économique pourraient resurgir à tout moment.
- Un modèle pour l'Afrique : Cette réconciliation pourrait servir d'exemple pour d'autres pays du continent, montrant que les rivalités d'hier peuvent devenir les partenariats de demain.
Dans un continent où les frontières héritées de la colonisation continuent de peser sur les relations entre États, le cas maroco-éthiopien offre une lueur d'espoir. Il prouve que l'Afrique peut écrire son propre récit, en tournant résolument le dos aux divisions du passé. Reste à savoir si cette dynamique résistera aux aléas de la géopolitique régionale et aux ambitions parfois contradictoires des deux pays.