Maroc 2026 : quand l'État social, les droits et les interdits révèlent ses contradictions

Entre soutien social record, restrictions sécuritaires et droits bafoués, le Maroc navigue entre progrès et régressions. Enquête sur les fractures d'un modèle à deux vitesses.

Maroc 2026 : quand l'État social, les droits et les interdits révèlent ses contradictions
Photo de Unseen Histories sur Unsplash

Quand l'État social bat des records, mais trébuche sur les droits

18,2 milliards de dirhams. C'est la somme colossale versée en 2025 à 1,47 million de ménages marocains dans le cadre du programme de soutien social direct. Un chiffre qui donne le vertige, surtout quand on sait que 84 % des bénéficiaires appartiennent aux catégories les plus vulnérables. Le dispositif, lancé en décembre 2023 pour atténuer les effets de la crise post-Covid et de l'inflation, est aujourd'hui présenté comme un succès par l'Agence nationale du soutien social. Pourtant, derrière ces chiffres se cache une réalité plus contrastée : celle d'un État qui dépense sans compter pour soulager les plus pauvres, mais qui peine à garantir leurs droits fondamentaux.

Car dans le même temps, à Marrakech, une famille se retrouve sans toit après le retrait arbitraire de son permis de construire. Une décision administrative qui, selon l'Organisation marocaine des droits de l'Homme, soulève "des questions légitimes sur le respect des règles de gouvernance et la responsabilité des autorités". Le cas n'est pas isolé. Il illustre une tendance plus large : celle d'un État qui, d'un côté, injecte des milliards pour soutenir les ménages, et de l'autre, laisse prospérer des pratiques administratives opaques, où les droits des citoyens semblent négociables.

Sécurité publique : quand l'État interdit au nom de la protection

La commune d'Ourika a pris une décision radicale : interdire la baignade dans les oueds, barrages et même les séguias agricoles. Officiellement, c'est pour éviter les noyades, surtout avec les températures caniculaires qui poussent les Marocains vers les points d'eau. Mais derrière cette mesure se profile une question plus profonde : jusqu'où l'État peut-il aller dans la restriction des libertés au nom de la sécurité ?

Le décret communal, justifié par "l'absence de surveillance et les risques de noyade", révèle une approche paternaliste de la gestion publique. Plutôt que d'investir dans des infrastructures sécurisées ou des systèmes d'alerte, on préfère interdire. Une logique qui n'est pas sans rappeler d'autres restrictions, comme celles imposées dans certains quartiers de Casablanca ou Tanger, où les plages sont parfois fermées sous prétexte de "sécurité" ou de "décence".

Pourtant, ces interdits ne s'appliquent pas à tous de la même manière. Les complexes touristiques privés, eux, continuent d'accueillir des baigneurs dans des piscines et des espaces sécurisés. Une inégalité de traitement qui interroge : la sécurité est-elle un droit universel, ou un privilège réservé à ceux qui peuvent se l'offrir ?

Santé publique : le jeûne intermittent, une solution miracle... ou un leurre ?

Une étude récente, présentée au Congrès européen sur l'obésité, vante les mérites du jeûne intermittent. Huit heures de prise alimentaire par jour permettraient de perdre 3 à 4 kilos en un an, tout en améliorant la santé globale. Une solution simple, presque magique, pour lutter contre l'obésité et ses maladies associées.

Mais derrière ces résultats prometteurs se cache une réalité plus crue. Au Maroc, où près de 20 % de la population souffre de diabète et où les maladies cardiovasculaires sont la première cause de mortalité, le jeûne intermittent ne peut être qu'un pis-aller. Comment parler de régimes quand l'accès à une alimentation saine et équilibrée reste un luxe pour des millions de Marocains ? Comment vanter les bienfaits d'une méthode quand les hôpitaux publics, déjà saturés, peinent à prendre en charge les maladies chroniques ?

La promotion de ces solutions individuelles, souvent portées par des études étrangères, occulte une vérité plus dérangeante : la santé publique ne se résume pas à des conseils diététiques. Elle suppose des politiques structurelles, des investissements dans les infrastructures sanitaires, et surtout, une volonté politique de réduire les inégalités d'accès aux soins.

Ce qu'il faut retenir : un État schizophrène

Le Maroc de 2026 est un pays de contrastes saisissants. D'un côté, un État social généreux, qui dépense sans compter pour soutenir les plus vulnérables. De l'autre, un État autoritaire, qui multiplie les interdits au nom de la sécurité, tout en fermant les yeux sur les abus administratifs.

Entre les deux, une population prise en étau : bénéficiaire d'aides sociales d'un côté, mais privée de ses droits les plus élémentaires de l'autre. Un modèle à deux vitesses, où la protection sociale coexiste avec des pratiques administratives arbitraires, et où la santé publique se réduit trop souvent à des solutions individuelles plutôt qu'à des politiques collectives.

La question n'est plus de savoir si l'État marocain peut se permettre de dépenser 18 milliards de dirhams pour ses citoyens. La vraie question, c'est de savoir pourquoi, malgré ces milliards, il ne parvient toujours pas à garantir leurs droits fondamentaux.