Maroc 2026 : quand l’économie locale devient le nouveau terrain de bataille géopolitique
Le Maroc réécrit ses règles des marchés publics, mise sur les minerais critiques et l’hydrogène, et renforce son rôle énergétique en Afrique. Derrière ces réformes, une stratégie : transformer l’économie locale en levier de souveraineté. Analyse des forces en présence.
Pourquoi le Maroc réinvente ses marchés publics (et ce que ça cache)
Le décret sur les marchés publics, inchangé depuis 2013, vient d’être profondément remanié. Officiellement, il s’agit de "simplifier" et de "soutenir les TPME". Mais derrière cette rhétorique administrative se cache une révolution silencieuse : le Maroc tourne le dos au moins-disant pour imposer la "meilleure offre" — un critère qui intègre désormais les "coûts sociaux" et une "préférence territoriale".
Pourquoi ce virage ? Parce que le moins-disant a un coût caché : des entreprises étrangères, souvent chinoises ou européennes, remportent des appels d’offres avec des prix défiant toute concurrence, puis sous-traitent à des acteurs locaux dans des conditions précaires. Résultat ? L’argent public quitte le circuit économique marocain, et les compétences locales s’érodent.
La réforme relève aussi le plafond des bons de commande à 800 000 DH TTC — une mesure qui vise directement les startups et coopératives, souvent exclues des marchés publics faute de capacité à répondre à des appels d’offres trop lourds. Mais attention : cette ouverture a un prix. En privilégiant les acteurs locaux, le Maroc prend le risque de réduire la concurrence, donc d’augmenter les coûts pour l’État. Un paradoxe quand on sait que le pays mise sur l’attractivité pour les investisseurs étrangers.
La vraie question n’est pas technique, mais politique : cette réforme est-elle un outil de souveraineté économique, ou une réponse à la pression des lobbies locaux ? Les deux, probablement. Mais une chose est sûre : le Maroc ne veut plus être un simple terrain de jeu pour les multinationales. Il veut dicter les règles du jeu.
Minerais critiques et hydrogène vert : le Maroc mise sur ses ressources pour peser en Afrique
L’ONHYM (Office National des Hydrocarbures et des Mines) a accueilli une délégation du MEDEF International pour promouvoir trois dossiers stratégiques : les minerais critiques, l’hydrogène vert, et le gazoduc Afrique Atlantique Maroc-Nigeria. Trois piliers qui dessinent une ambition claire : faire du Maroc un hub énergétique et minier pour l’Afrique, et au-delà.
1. Les minerais critiques : la nouvelle bataille des sous-sols
Le Maroc détient 70 % des réserves mondiales de phosphates, mais aussi des gisements de cobalt, de lithium et de terres rares — des ressources indispensables à la transition énergétique. Problème : ces minerais sont souvent exploités par des acteurs étrangers, avec des retombées limitées pour l’économie locale. La visite du MEDEF n’est pas anodine : la France, via ses entreprises, cherche à sécuriser ses approvisionnements face à la domination chinoise.
Mais le Maroc ne veut plus être un simple fournisseur de matières premières. Il entend monter en valeur ajoutée, en développant des filières de transformation sur place. Une stratégie qui rappelle celle du Maroc avec les énergies renouvelables : d’abord acheteur de technologies étrangères, puis producteur, et enfin exportateur.
2. L’hydrogène vert : le pari risqué
Le Maroc mise gros sur l’hydrogène vert, présenté comme une alternative aux énergies fossiles. Le pays dispose d’un ensoleillement exceptionnel et de vastes espaces désertiques, idéaux pour les projets solaires et éoliens. Mais l’hydrogène vert reste une technologie coûteuse, et son développement dépendra de partenariats avec des acteurs européens — notamment l’Allemagne, qui cherche à réduire sa dépendance au gaz russe.
Le risque ? Que le Maroc devienne un simple fournisseur d’énergie verte pour l’Europe, sans maîtriser les technologies de production et de stockage. Pour éviter ce scénario, le pays mise sur des joint-ventures avec des entreprises locales, comme le projet "Noor Midelt" pour l’hydrogène vert.
3. Le gazoduc Afrique Atlantique : un projet géopolitique
Le gazoduc Maroc-Nigeria, long de 5 600 km, est un serpent de mer depuis des années. Mais en 2026, le projet semble enfin prendre forme. Pourquoi ? Parce qu’il répond à un besoin stratégique : contourner les tensions en Méditerranée orientale et offrir une alternative aux gazoducs russes.
Pour le Maroc, c’est aussi une façon de renforcer son influence en Afrique de l’Ouest, face à l’Algérie et à la Turquie. Mais le projet est coûteux (estimé à 25 milliards de dollars) et complexe : il traverse des zones instables, comme le Sahel, et dépend de la stabilité politique du Nigeria.
Régionalisation avancée : le Maroc parie sur ses territoires pour résister aux chocs globaux
Dans son message au 8e Congrès mondial des Cités et gouvernements locaux unis (CGLU), Mohammed VI a réaffirmé que la régionalisation avancée était un "choix stratégique" pour moderniser l’État et consolider la démocratie locale. Derrière ces mots, une réalité économique : le Maroc mise sur ses régions pour résister aux chocs externes.
Pourquoi la régionalisation est un enjeu économique
Depuis 2015, le Maroc a engagé une décentralisation progressive, avec la création de 12 régions dotées de compétences élargies. L’objectif ? Permettre à chaque territoire de développer ses propres filières économiques, en fonction de ses atouts.
Exemples concrets :
- La région de Dakhla-Oued Ed-Dahab mise sur les énergies renouvelables et la pêche.
- La région de Souss-Massa développe l’agro-industrie et le tourisme.
- La région de Tanger-Tétouan-Al Hoceïma capitalise sur son port et son industrie automobile.
Cette approche permet de réduire les inégalités territoriales et de créer des écosystèmes économiques locaux plus résilients. Mais elle pose aussi des défis : comment éviter que les régions les plus riches (comme Casablanca ou Rabat) ne creusent l’écart avec les autres ?
Un modèle pour l’Afrique ?
Le Maroc se présente comme un laboratoire de la décentralisation en Afrique. Son modèle intéresse des pays comme la Côte d’Ivoire ou le Sénégal, qui cherchent à concilier croissance économique et équilibre territorial.
Mais la régionalisation marocaine a aussi ses limites. Les régions manquent encore de moyens financiers et humains pour exercer pleinement leurs compétences. Et certaines décisions stratégiques, comme les grands projets miniers ou énergétiques, restent centralisées.
Nucléaire et tourisme : deux paris pour diversifier l’économie
1. Le Maroc élu commissaire de l’AFCONE : un signal fort pour le nucléaire
Le Maroc a été élu à l’unanimité commissaire de la Commission africaine de l’énergie nucléaire (AFCONE). Une reconnaissance de son engagement en faveur de la sécurité nucléaire et des applications pacifiques de cette technologie.
Pourquoi c’est important ? Parce que le nucléaire est un sujet sensible en Afrique, où plusieurs pays (comme l’Égypte ou l’Afrique du Sud) développent des programmes. Le Maroc, lui, mise sur le nucléaire civil pour diversifier son mix énergétique et réduire sa dépendance aux énergies fossiles.
Mais le pays reste prudent : pas de centrale nucléaire en vue pour l’instant, mais des projets de recherche et de formation. Une façon de se positionner comme un acteur clé du nucléaire en Afrique, sans prendre de risques politiques.
2. Casablanca veut doubler ses nuitées : un pari audacieux
Le CRT de Casablanca-Settat ambitionne de doubler le nombre de nuitées d’ici 2035, en misant sur le tourisme d’affaires (MICE) et les courts séjours (city break). Une stratégie qui s’appuie sur les atouts de la ville : son aéroport international, son dynamisme économique, et son positionnement comme porte d’entrée vers l’Afrique.
Mais le défi est de taille. Casablanca souffre d’une image de ville "business" peu attractive pour les touristes. Pour y remédier, le CRT mise sur des événements internationaux (comme les Industry Days 2026 de la Loterie Nationale) et sur des infrastructures hôtelières haut de gamme.
Le risque ? Que Casablanca devienne une ville à deux vitesses : un hub économique pour les hommes d’affaires, et une destination secondaire pour les touristes, derrière Marrakech ou Agadir.
La chaleur, le trafic aérien et les ports : les défis logistiques du Maroc en 2026
1. Une vague de chaleur qui teste la résilience économique
À partir du 28 juin, une vague de chaleur va frapper le Maroc, avec des températures pouvant atteindre 45°C dans certaines régions. Un phénomène qui n’est pas sans conséquences économiques :
- Agriculture : les cultures de saison (tomates, agrumes) pourraient être affectées, avec un impact sur les exportations.
- Énergie : la demande en électricité va exploser, mettant à rude épreuve le réseau national.
- Tourisme : les régions comme Marrakech ou Ouarzazate pourraient voir une baisse de fréquentation.
Le Maroc a déjà connu des vagues de chaleur record en 2022 et 2024, mais cette fois, le pays semble mieux préparé. La Direction générale de la météorologie a mis en place un système d’alerte précoce, et les autorités locales ont pris des mesures pour protéger les populations vulnérables.
2. Le trafic aérien en hausse : un signe de reprise, mais aussi de dépendance
Le trafic aérien a enregistré une hausse de 9,7 % à fin avril 2026, avec plus de 12,3 millions de voyageurs. Une bonne nouvelle pour le tourisme et les affaires, mais aussi un signe de dépendance aux flux internationaux.
Le trafic avec l’Europe (+9,6 %) et l’Afrique (+19,6 %) est en forte croissance, mais celui avec le Moyen-Orient et l’Extrême-Orient recule (-4,6 %), en raison des tensions géopolitiques. Une fragilité qui rappelle que le Maroc reste vulnérable aux chocs externes.
3. Les ports marocains en plein essor
Le volume des trafics portuaires a atteint 63,3 millions de tonnes à fin mars 2026, en hausse de 4,3 %. Une performance portée par Tanger Med, qui confirme son statut de premier port africain.
Mais cette croissance pose aussi des défis :
- Congestion : Tanger Med approche de sa capacité maximale, ce qui pourrait ralentir les échanges.
- Concurrence : les ports européens (comme Valence ou Algésiras) cherchent à capter une partie du trafic marocain.
- Logistique : le Maroc doit améliorer ses infrastructures routières et ferroviaires pour fluidifier les échanges.
Conclusion (sans le dire) : le Maroc joue sa partition dans un monde multipolaire
En 2026, le Maroc ne se contente plus de subir les règles du jeu économique mondial. Il les réécrit, à sa manière :
- En réformant ses marchés publics pour privilégier les acteurs locaux.
- En misant sur ses ressources (minerais, hydrogène, gaz) pour peser en Afrique.
- En pariant sur la régionalisation pour rendre son économie plus résiliente.
Mais cette stratégie a un prix : des partenariats à géométrie variable, des risques géopolitiques, et des défis logistiques. Le Maroc est-il en train de devenir un modèle pour l’Afrique, ou un simple relais des intérêts européens et chinois ? La réponse dépendra de sa capacité à transformer ces réformes en leviers de souveraineté réelle — et pas seulement en outils de communication.
Une chose est sûre : dans un monde où les chaînes d’approvisionnement se régionalisent et où les ressources deviennent des armes géopolitiques, le Maroc a choisi son camp. Celui d’un acteur qui compte.