Maroc 2026 : tourisme, médicaments et budget — les angles morts d'une croissance à deux vitesses
Le Maroc affiche +24% de recettes touristiques et réforme ses génériques, mais le Parlement reste marginalisé sur le budget. Une économie qui brille sans résoudre ses fractures.
Le Maroc économique danse sur un fil. D’un côté, des records : +24% de recettes touristiques au premier trimestre 2026, un classement FIFA historique pour les Lions de l’Atlas, et une percée remarquée sur le marché européen des herbes aromatiques. De l’autre, des réalités têtues : un Parlement réduit à un rôle de figurant dans l’élaboration du budget, des génériques bloqués par des verrous administratifs, et des accidents de la route qui tuent 38 personnes en une semaine. Derrière les chiffres flatteurs, une économie à deux vitesses, où la croissance cache mal les angles morts d’un modèle qui peine à redistribuer ses gains.
Tourisme : le mirage des +24% qui ne profitent pas à tous
Le Maroc vient d’enregistrer son meilleur début d’année touristique depuis une décennie. +18% d’arrivées internationales, +24% de recettes — des chiffres qui feraient pâlir d’envie l’Espagne ou la Grèce, selon le World Tourisme Barometer de l’ONU Tourisme. La destination séduit à nouveau, portée par une connectivité aérienne renforcée et une image soigneusement travaillée, entre soft power sportif (la Coupe du Monde 2026 approche) et diplomatie climatique (le Fonds Bleu du Congo, déjà évoqué dans nos colonnes).
Mais ces performances masquent une réalité moins reluisante. D’abord, la manne touristique reste concentrée sur quelques pôles : Marrakech, Agadir, Casablanca. Les régions de l’intérieur, comme Béni Mellal ou Ouarzazate, en profitent peu. Ensuite, la hausse des recettes ne se traduit pas mécaniquement par une amélioration des conditions de travail dans le secteur. Les guides, les employés d’hôtels ou les artisans locaux voient rarement la couleur de ces milliards de dirhams supplémentaires. Enfin, cette croissance s’inscrit dans un contexte de surchauffe climatique : comment attirer des touristes quand les températures frôlent les 45°C, comme ces derniers jours ? Le rapport de l’ONU Tourisme ne dit pas un mot sur les mesures d’adaptation mises en place par le Maroc pour faire face à cette contradiction.
Le risque ? Une économie touristique qui brille pour les investisseurs étrangers et les classes aisées, mais qui laisse sur le carreau les Marocains des régions défavorisées. Une fracture territoriale de plus, dans un pays où les inégalités spatiales sont déjà béantes.
Génériques : le Maroc lève un verrou, mais pas tous
Autre sujet sensible : l’accès aux médicaments. Le Maroc s’apprête à réformer un mécanisme peu connu du grand public, mais crucial pour le pouvoir d’achat des ménages : la protection des données cliniques. Jusqu’ici, même après l’expiration d’un brevet, les laboratoires pouvaient bloquer l’arrivée des génériques en invoquant la confidentialité de leurs études. Résultat : des traitements restent chers bien au-delà de leur période de monopole.
La réforme en préparation, révélée par Médias24, vise à raccourcir ces délais. Une bonne nouvelle, a priori. Mais attention : ce n’est qu’un premier pas. D’autres obstacles persistent, comme les lenteurs administratives pour l’obtention des autorisations de mise sur le marché (AMM). Un générique peut mettre jusqu’à deux ans à être approuvé, contre quelques mois dans des pays comme l’Inde ou la Turquie. Par ailleurs, le système de remboursement par la CNOPS (Caisse nationale des organismes de prévoyance sociale) reste opaque, avec des délais de paiement qui découragent les pharmacies et les distributeurs.
Surtout, cette réforme intervient dans un contexte de tensions sur les prix. Avec l’inflation qui grignote les salaires (le SMIG n’a pas été revalorisé depuis 2023) et la hausse des coûts de l’énergie, l’accès aux soins devient un enjeu social explosif. Le gouvernement joue avec le feu : s’il ne va pas assez loin, les Marocains continueront à payer le prix fort pour des médicaments qui devraient être abordables. S’il va trop vite, il risque de braquer les laboratoires pharmaceutiques, dont certains sont des partenaires clés pour les investissements locaux.
Budget 2026 : quand le Parlement joue les figurants
Le projet de loi de finances (PLF) 2026 vient de passer sous les radars, et c’est tout sauf un hasard. Selon un rapport de l’association Simsim – Participation citoyenne, cité par Hespress, le Parlement marocain a une influence "quasi nulle" sur les grandes orientations budgétaires. Les débats existent, mais ils n’ont aucun impact concret sur le texte final. Une mascarade démocratique, en somme.
Pourquoi est-ce grave ? Parce que le budget, c’est le cœur du contrat social. C’est là que se décident les priorités : santé, éducation, infrastructures, protection sociale. Or, en 2026, ces choix sont faits en coulisses, entre le ministère des Finances, le Palais, et quelques grands groupes (OCP, les banques, les opérateurs télécoms). Le Parlement, lui, se contente de valider. Pire : les amendements proposés par les députés sont systématiquement rejetés, au motif qu’ils "déséquilibreraient" le budget. Comme si la démocratie devait s’arrêter aux portes des caisses de l’État.
Cette marginalisation du Parlement n’est pas nouvelle, mais elle prend une dimension particulière en 2026. Le Maroc traverse une période de tensions sociales (grèves dans le secteur public, colère contre la vie chère), de défis climatiques (sécheresses à répétition), et de pression sur les finances publiques (dette publique à 72% du PIB, selon la Banque mondiale). Dans ce contexte, priver les citoyens — et leurs représentants — d’un débat transparent sur l’allocation des ressources, c’est prendre le risque d’alimenter la défiance envers les institutions.
L’exemple des génériques est éclairant : si le Parlement avait eu son mot à dire, peut-être que la réforme aurait été plus ambitieuse. Au lieu de cela, on a une mesure a minima, décidée en petit comité.
Ce qu’il faut retenir : une croissance qui ne résout rien
Le Maroc de 2026 est un pays de contrastes. D’un côté, des performances économiques qui font envie : tourisme en hausse, football au sommet, agriculture compétitive. De l’autre, des fractures qui s’aggravent : inégalités territoriales, accès aux soins inégal, démocratie budgétaire en panne.
Le problème n’est pas la croissance en elle-même, mais son incapacité à irriguer l’ensemble de la société. Les +24% de recettes touristiques ne remplissent pas les caisses des hôpitaux publics. Les génériques moins chers n’arriveront pas avant deux ans, au mieux. Et le Parlement continue de jouer les potiches, alors que les choix budgétaires engagent l’avenir du pays.
Dans un contexte de canicule persistante (les prévisions pour ce jeudi 4 juin annoncent des températures caniculaires dans le Sud et l’Ouest), ces contradictions deviennent encore plus criantes. Comment parler de "miracle économique" quand les hôpitaux sont saturés, que les routes tuent 38 personnes en une semaine, et que les citoyens n’ont aucun levier pour influencer les politiques publiques ?
Le Maroc a les moyens de ses ambitions. Mais tant qu’il ne résoudra pas ses angles morts — redistribution, transparence, participation citoyenne —, sa croissance restera ce qu’elle est aujourd’hui : un miroir aux alouettes.