Maroc : quand la chaleur et l'État révèlent les fractures des oubliés

À 45°C, le Maroc expose ses territoires abandonnés. Entre promesses électorales creuses, infrastructures défaillantes et négligence institutionnelle, la canicule devient un miroir grossissant des inégalités.

Maroc : quand la chaleur et l'État révèlent les fractures des oubliés
Photo de Martin Sanchez sur Unsplash

Quand la météo devient un révélateur politique

Ce lundi 22 juin 2026, le thermomètre frôle les 45°C dans la vallée de la Moulouya et les provinces sahariennes. Une canicule de plus, diront certains. Sauf que cette fois, elle ne se contente pas de brûler les peaux. Elle expose, avec une cruauté méthodique, les territoires que l'État marocain a choisi d'oublier.

Les prévisions météorologiques officielles, relayées par Hespress, dessinent une carte des inégalités thermiques : nuages bas et bruines sur les côtes nord, orages sur le Moyen Atlas, mais chaleur accablante là où les infrastructures manquent le plus. Comme si la nature elle-même pointait du doigt les zones que le pouvoir central a reléguées au second plan. La Moulouya, l'Oriental, le Sud-Est – ces noms résonnent comme des rappels amers des promesses non tenues.

Zougora, ou l'art de découvrir ses citoyens à la veille des élections

Abdellah Benchekroun, ancien chef du gouvernement, a récemment visité Zougora pour la première fois de sa vie. Dans un aveu aussi brutal que révélateur, il a confessé devant des militants : "Ces gens, quand on a des réunions à Rabat, ils viennent dans le froid, la neige, l'obscurité. Moi, je me suis dit : il faut que j'aille les voir. On pensait prendre l'avion, mais cette fois, on a décidé d'y aller en voiture pour voir où ils vivent."

Ces mots, rapportés par Kech24, résument à eux seuls l'hypocrisie d'un système politique qui ne découvre ses marges qu'à l'approche des échéances électorales. Zougora n'est pas une exception. C'est le symbole d'un Maroc à deux vitesses, où l'on gouverne depuis les salons climatisés de la capitale en oubliant que des millions de citoyens survivent sans eau courante, sans routes praticables, et désormais sans espoir que leur sort intéresse qui que ce soit en dehors des périodes de campagne.

Le plus cynique ? Benchekroun n'est pas un novice. Il a dirigé le gouvernement pendant des années, et son parti a dominé la scène politique pendant une décennie. Si Zougora lui était inconnue jusqu'à aujourd'hui, que dire des centaines d'autres localités tout aussi invisibles ?

Marrakech : quand les infrastructures tuent en silence

À Marrakech, un passage piéton près de l'agence Amanat est devenu un piège mortel. Les vidéos circulant sur les réseaux sociaux, relayées par Kech24, montrent des motards slalomant entre les piétons, des voitures ignorant les bandes blanches effacées, et des citoyens contraints de risquer leur vie pour traverser une rue.

Le problème n'est pas nouveau. Les lignes blanches ont disparu sous l'effet de l'usure et du manque d'entretien. Les autorités locales, sollicitées à maintes reprises, n'ont jamais jugé utile de les repeindre. Résultat : ce passage piéton, censé protéger les citoyens, est devenu un symbole de leur vulnérabilité. Un détail ? Non. Une métaphore de la manière dont l'État traite ses administrés : avec une négligence qui confine au mépris.

Et Marrakech n'est pas un cas isolé. Dans tout le pays, des infrastructures essentielles – routes, hôpitaux, écoles – se dégradent faute de maintenance. Comme si le Maroc avait décidé que certains territoires, et certains citoyens, ne méritaient pas mieux.

Dar Al-Bir Wa Al-Ihsan : l'institution qui cache la crise sociale

Les vidéos diffusées sur les réseaux sociaux, attribuées à des pensionnaires de Dar Al-Bir Wa Al-Ihsan à Marrakech, ont provoqué un tollé. On y voit des personnes âgées et des individus en situation de vulnérabilité vivant dans des conditions indignes : manque de soins, malnutrition, locaux insalubres.

Le Forum marocain pour les droits de l'homme (FMDH) a réagi en dénonçant des "dérives graves" et des "violations des droits fondamentaux". Mais au-delà de l'indignation, ces images posent une question plus large : comment une institution censée protéger les plus fragiles en est-elle arrivée à les exposer à de telles conditions ?

La réponse est simple : parce que personne ne regarde. Parce que les marges du système – les pauvres, les vieux, les handicapés – n'intéressent personne tant qu'ils restent silencieux. Et quand ils osent parler, comme à travers ces vidéos, on leur répond par des communiqués et des promesses, avant de les oublier à nouveau.

Ce qu'il faut retenir : la chaleur ne ment pas

À 45°C, les masques tombent. Les discours sur la "souveraineté territoriale" ou la "justice sociale" sonnent creux quand des régions entières manquent d'eau, quand des citoyens meurent parce qu'un passage piéton n'a pas été repeint, ou quand des institutions censées protéger les plus faibles les laissent dépérir.

Le Maroc n'a pas seulement un problème de canicule. Il a un problème de priorités. Et aujourd'hui, la météo se charge de le rappeler, avec une brutalité qui ne laisse aucune place au déni.

Les territoires oubliés ne demandent pas la charité. Ils demandent ce qui leur a été promis depuis des décennies : des infrastructures dignes, des services publics fonctionnels, et des dirigeants qui les voient comme des citoyens, pas comme des électeurs à séduire tous les cinq ans.

En attendant, la chaleur continue de monter. Et avec elle, la colère.