Maroc 2026 : chaleur, cannabis et chaos urbain — les fractures d'une société sous pression

Entre canicule persistante, légalisation controversée du cannabis thérapeutique et insécurité routière, le Maroc révèle ses contradictions sociales et institutionnelles en juin 2026.

Maroc 2026 : chaleur, cannabis et chaos urbain — les fractures d'une société sous pression
Photo de Zoshua Colah sur Unsplash

Quand la chaleur devient un révélateur des inégalités

44°C à Errachidia, 40°C à Fès, 39°C à Marrakech. Les températures annoncées pour ce dimanche 7 juin 2026 ne sont pas une simple donnée météorologique – elles dessinent une carte des fractures territoriales du Maroc. La Direction générale de la météorologie prévoit des écarts de près de 20°C entre les régions côtières (23°C à Casablanca) et l’intérieur des terres. Ces disparités climatiques reflètent, presque trait pour trait, les inégalités socio-économiques du pays.

À Béni Mellal, où les températures frôleront les 38°C, les habitants subissent depuis des années les conséquences d’un urbanisme défaillant. Les quartiers populaires, construits en béton sans isolation thermique, se transforment en pièges à chaleur. Les coupures d’électricité, plus fréquentes en période de canicule, aggravent la précarité énergétique. Pendant ce temps, à Rabat ou Casablanca, les centres-villes climatisés et les résidences fermées offrent un refuge aux classes aisées.

Cette canicule n’est pas un épisode isolé. Depuis 2024, le Maroc connaît des étés de plus en plus longs et intenses, avec des vagues de chaleur qui s’étendent désormais jusqu’en octobre. Les autorités ont beau multiplier les alertes, les mesures d’urgence peinent à atteindre les populations les plus vulnérables. Les hôpitaux publics, déjà saturés, voient affluer les cas de déshydratation et d’insuffisance rénale. Dans les zones rurales, l’accès à l’eau potable devient un enjeu de survie.

La chaleur extrême agit comme un révélateur : elle expose l’incapacité de l’État à protéger ses citoyens, et creuse un peu plus le fossé entre ceux qui peuvent s’adapter et ceux qui subissent.


Cannabis thérapeutique : une révolution sous contrôle ?

Le Maroc dispose désormais d’un "cadre prêt" pour le cannabis thérapeutique, selon Mohamed El Guerrouj, directeur de l’Agence nationale de réglementation des activités relatives au cannabis (ANRAC). Plus de 140 produits ont été enregistrés auprès de l’Agence marocaine des médicaments (AMMPS), et 600 points de vente sont autorisés à les distribuer. Une avancée majeure, présentée comme une victoire de la souveraineté sanitaire.

Pourtant, derrière cette façade de modernité, des questions persistent. Comment expliquer que le Maroc, premier producteur mondial de cannabis illicite, mette autant de temps à structurer une filière légale ? Les petits agriculteurs du Rif, qui cultivaient depuis des décennies pour le marché noir, ont-ils été intégrés à cette transition ? Rien n’est moins sûr. L’ANRAC a privilégié les partenariats avec les grands laboratoires pharmaceutiques, laissant de côté les coopératives locales.

Autre paradoxe : alors que le cannabis récréatif reste strictement interdit, son usage thérapeutique est désormais encadré. Une hypocrisie ? Pas forcément. Le Maroc suit une tendance mondiale, où la légalisation médicale précède souvent celle du cannabis récréatif. Mais cette approche sélective pose un problème éthique : qui aura accès à ces traitements ? Les patients atteints de maladies chroniques, comme la sclérose en plaques ou l’épilepsie, devront-ils prouver leur pathologie pour bénéficier de médicaments autrefois disponibles… illégalement ?

Enfin, la question du prix reste taboue. Les produits à base de cannabis, fabriqués par l’industrie pharmaceutique, seront-ils accessibles aux Marocains les plus modestes ? Ou cette légalisation profitera-t-elle surtout aux laboratoires et aux classes aisées, capables de payer des traitements coûteux ?

Le cannabis thérapeutique est une avancée, mais elle révèle aussi les limites d’un système où la santé reste un privilège.


Rabat, Marrakech : quand l’urbanisme crée des zones de non-droit

À Rabat, la nouvelle gare de Rabat-Ryad et la gare routière voisine sont devenues des symboles des dysfonctionnements urbains. Les habitants des quartiers sud de la capitale dénoncent un accès dangereux, voire impossible, pour les piétons. Le ministre de l’Intérieur, Abdelouafi Laftit, a assuré que des patrouilles régulières étaient déployées pour fluidifier la circulation. Mais sur le terrain, la réalité est tout autre.

Les riverains décrivent des traversées périlleuses, des trottoirs inexistants ou occupés par des véhicules en stationnement sauvage. Les passages piétons, quand ils existent, sont souvent ignorés par les automobilistes. Résultat : les habitants préfèrent emprunter des chemins détournés, parfois à travers des terrains vagues, plutôt que de risquer leur vie sur des axes conçus pour les voitures.

À Marrakech, le problème prend une autre dimension. Le tunnel d’Iziki, censé désengorger la circulation, est devenu un terrain de jeu pour les amateurs de rodéos urbains. Des courses de voitures et de motos s’y organisent régulièrement, de jour comme de nuit, sous les yeux impuissants des riverains. Les autorités locales ont supprimé les ralentisseurs pour faciliter la fluidité du trafic… au détriment de la sécurité.

Ces deux exemples illustrent une même réalité : l’urbanisme marocain privilégie les infrastructures routières au détriment des piétons et des usagers vulnérables. Les projets phares, comme les gares ou les tunnels, sont conçus sans tenir compte des besoins des habitants. Résultat : des zones de non-droit émergent, où la loi du plus fort s’impose.

La réponse des autorités ? Des patrouilles et des promesses. Mais tant que l’urbanisme ne sera pas repensé pour intégrer les piétons, les cyclistes et les transports en commun, ces problèmes persisteront. Et les citoyens continueront de payer le prix de cette négligence.


Ce qu’il faut retenir

  1. La canicule n’est pas qu’un phénomène météorologique : elle révèle les inégalités territoriales et la précarité énergétique. Les régions les plus pauvres subissent des températures extrêmes dans des logements inadaptés, tandis que les classes aisées bénéficient de la climatisation.
  2. Le cannabis thérapeutique est une avancée, mais à quel prix ? La légalisation médicale est une étape importante, mais elle soulève des questions sur l’accès aux soins et l’intégration des petits producteurs. Une révolution sous contrôle, qui pourrait laisser de côté ceux qui en ont le plus besoin.
  3. L’urbanisme marocain est malade de ses contradictions : entre projets phares et négligence des besoins citoyens, les infrastructures créent plus de problèmes qu’elles n’en résolvent. Les gares, les tunnels et les routes sont conçus pour les voitures, pas pour les piétons.
  4. L’État est absent là où il devrait être présent : que ce soit face à la canicule, à l’insécurité routière ou à la transition vers le cannabis légal, les mesures annoncées restent insuffisantes. Les patrouilles et les déclarations ne remplacent pas une politique publique ambitieuse.

En juin 2026, le Maroc est à la croisée des chemins. La chaleur, le cannabis et le chaos urbain ne sont pas des problèmes isolés – ils sont les symptômes d’un pays en quête d’équilibre, entre modernité et fractures sociales.