Maroc 2026 : chaleur, cannabis et béton — les fractures d'une souveraineté culturelle

Entre vague de chaleur à 44°C, légalisation du cannabis thérapeutique et bétonisation des villes, le Maroc teste ses limites. Analyse des fractures qui menacent sa souveraineté culturelle et environnementale.

Maroc 2026 : chaleur, cannabis et béton — les fractures d'une souveraineté culturelle
Photo de Lawrence Krowdeed sur Unsplash

44°C à Errachidia, 25°C à Essaouira : quand la météo dessine les inégalités du Maroc

Ce dimanche, le thermomètre frôle les 44°C dans le Tafilalet, tandis qu’Essaouira respire à 25°C. La Direction générale de la météorologie annonce une vague de chaleur orange jusqu’à mercredi, avec des pointes à 41°C dans huit provinces du Sud. Un écart thermique qui n’est pas qu’une question de géographie : il révèle l’absence d’une politique climatique territoriale.

À Ouarzazate, où le mercure atteint 38°C, les habitants subissent des coupures d’électricité récurrentes. À Dakhla, pourtant en bord de mer, la température dépasse les 24°C — une anomalie pour une ville côtière, symptôme du réchauffement des eaux atlantiques. Pendant ce temps, Rabat et Casablanca, protégées par leur brise marine, restent sous les 30°C. Une fracture climatique qui creuse les inégalités : les régions les plus pauvres, déjà frappées par la désertification, sont aussi les plus exposées aux canicules.

Le gouvernement a lancé en 2025 un plan national d’adaptation, financé à hauteur de 3,7 milliards de dirhams par l’UE. Mais sur le terrain, les mesures tardent. À Béni Mellal, où les températures dépassent régulièrement les 40°C depuis mai, les habitants dénoncent l’absence de centres climatisés et la vétusté des infrastructures sanitaires. "On nous parle de souveraineté climatique, mais ici, on étouffe", confie un enseignant à Hespress.


Cannabis thérapeutique : le Maroc soigne ses patients, mais oublie ses paysans

L’Agence nationale de réglementation des activités relatives au cannabis (ANRAC) a annoncé samedi que 140 produits à base de cannabis thérapeutique sont désormais disponibles dans 600 pharmacies du Royaume. Une avancée majeure, deux ans après la légalisation partielle de la plante. "Le Maroc dispose aujourd’hui d’un cadre prêt et d’une offre encadrée", a déclaré Mohamed El Guerrouj, directeur de l’ANRAC.

Pourtant, derrière cette success story se cache une réalité moins reluisante. Les petits producteurs du Rif, qui cultivaient illégalement le cannabis depuis des décennies, sont aujourd’hui marginalisés. Les licences ont été attribuées à une poignée d’entreprises, souvent liées à des groupes industriels ou étrangers. "On nous a promis une transition juste, mais on nous a laissés tomber", explique un agriculteur de Ketama, qui a dû se reconvertir dans la culture de l’argan — moins rentable, mais légale.

Le paradoxe est criant : le Maroc, qui fut longtemps le premier exportateur illégal de cannabis au monde, devient un acteur légal du marché thérapeutique… sans ses paysans. Une souveraineté pharmaceutique qui se construit sur le dos des plus fragiles.


Rabat-Ryad : quand le béton avale les piétons

La nouvelle gare de Rabat-Ryad, fleuron de la modernisation des transports marocains, est devenue un symbole des fractures urbaines. Depuis son inauguration en avril, les habitants des quartiers sud de la capitale dénoncent l’absence d’infrastructures piétonnes sécurisées. "Pour rejoindre la gare, il faut traverser une quatre-voies sans passage clouté. C’est un parcours du combattant", témoigne une riveraine.

Le ministre de l’Intérieur, Abdelouafi Laftit, a assuré devant le Parlement que des patrouilles étaient déployées pour fluidifier la circulation. Mais sur le terrain, rien n’a changé. Les trottoirs sont inexistants, les feux piétons absents, et les bus de rabattement, promis lors des études d’impact, brillent par leur absence.

Ce mépris pour les piétons n’est pas nouveau. À Casablanca, les abords de la gare de Casa-Port sont tout aussi hostiles. À Marrakech, le nouveau tunnel d’Iziki, censé désengorger la ville, est devenu un terrain de jeu pour les conducteurs de voitures sportives, qui organisent des courses illégales en pleine nuit. "La ville est conçue pour les voitures, pas pour les gens", résume un urbaniste.


Al-Qods : Fès finance la Palestine, mais oublie ses propres fractures

L’Agence Bayt Mal Al-Qods Acharif a présenté samedi les projets financés par la commune de Fès à Jérusalem-Est : rénovation d’écoles, soutien aux familles démunies, réhabilitation de centres de santé. Une enveloppe de 10 millions de dirhams sur cinq ans, saluée comme un geste de solidarité exemplaire.

Pourtant, à Fès même, les inégalités territoriales sautent aux yeux. Les quartiers périphériques, comme Sidi Harazem ou Ain Chkef, manquent cruellement d’écoles et de centres de santé. "On envoie des millions à Al-Qods, mais ici, nos enfants étudient dans des salles de classe insalubres", s’indigne un parent d’élève.

Cette diplomatie culturelle à deux vitesses interroge. Le Maroc, qui se présente comme un champion de la cause palestinienne, peine à résoudre ses propres fractures internes. Entre soft power international et réalités locales, le décalage est de plus en plus visible.


Ce qu’il faut retenir

  1. La souveraineté climatique du Maroc est un leurre : les financements européens existent, mais les mesures concrètes tardent à arriver dans les régions les plus exposées.
  2. Le cannabis thérapeutique légalisé profite aux industriels, pas aux paysans : une transition économique qui reproduit les inégalités.
  3. L’urbanisme marocain sacrifie les piétons : les grands projets d’infrastructures oublient systématiquement les plus vulnérables.
  4. La diplomatie culturelle cache mal les fractures internes : Al-Qods brille, mais Fès étouffe.

En 2026, le Maroc avance à deux vitesses : celle des grands projets et des déclarations d’intention, et celle des réalités locales, où la chaleur, le béton et les inégalités rappellent chaque jour que la souveraineté ne se décrète pas — elle se construit.