Mariages interdits, écoles en surchauffe : la France qui punit ses plus fragiles
Quand l'État verrouille les unions des sans-papiers et laisse les écoles devenir des étuves, la canicule révèle une société qui sacrifie ses marges.
La France a chaud. Pas seulement à cause des 40°C qui écrasent le pays depuis une semaine, mais parce que ses contradictions sociales viennent de prendre un coup de chalumeau. Pendant que le gouvernement célèbre son "plan canicule" avec des communiqués lénifiants, deux fronts s’embrasent, révélant une même logique : celle d’un État qui choisit qui mérite d’être protégé – et qui peut bien crever.
1. Les mariages des sans-papiers, nouvelle cible du sécuritarisme
C’est une proposition de loi qui sent la naphtaline xénophobe, mais que le gouvernement a décidé d’épouser : interdire aux maires de célébrer les mariages d’étrangers en situation irrégulière, sauf s’ils prouvent une "intention matrimoniale sincère". Derrière ce jargon administratif se cache une réalité crasse : des dizaines de couples, souvent binationaux, se voient refuser le droit de s’unir sous prétexte que leur union pourrait être "frauduleuse".
Le Monde a rencontré l’un d’eux, un Marocain et une Française dont le maire de Béziers – Robert Ménard, toujours prompt à jouer les shérifs – a bloqué le mariage sous prétexte que "l’époux n’avait pas de titre de séjour". Comme si l’amour avait besoin d’un tampon préfectoral pour être légitime. La ficelle est grossière : en criminalisant ces unions, on criminalise d’abord les sans-papiers, puis, par ricochet, leurs conjoints français. Une façon comme une autre de dire : "Votre vie commune n’a pas de valeur aux yeux de la République."
Le gouvernement, lui, assume. En soutenant cette proposition portée par l’UDR d’Éric Ciotti, il valide l’idée que la lutte contre l’immigration irrégulière passe par le démantèlement des familles. Comme si la France n’avait pas déjà assez de lois répressives pour expulser, enfermer ou humilier. Non, il faut en plus s’attaquer à l’un des derniers droits fondamentaux : celui de choisir avec qui on veut vieillir.
2. Les écoles, ces passoires thermiques que l’État ignore
Pendant ce temps, dans les salles de classe, la canicule fait des ravages. Laurence De Cock, historienne et figure des luttes éducatives, tire la sonnette d’alarme dans une tribune au Monde : "La rénovation thermique de l’ensemble du bâti scolaire est une urgence absolue." Le constat est accablant. Des milliers d’écoles, collèges et lycées, souvent construits dans les années 1960-1970, sont devenus des fournaises. Des salles à 35°C, des cours de récréation sans ombre, des toilettes insalubres. À Paris, certains établissements ont dû fermer des étages entiers, faute de climatisation.
Le gouvernement, lui, se contente de communiqués. On nous parle de "plans d’urgence", de "ventilateurs distribués", de "protocoles canicule". Mais où est le plan Marshall pour isoler ces bâtiments ? Où sont les milliards promis pour la rénovation énergétique ? En 2026, la France compte encore 14 000 écoles classées en "passoires thermiques", selon un rapport sénatorial de 2023. Pourtant, le budget alloué à leur réhabilitation a été divisé par deux depuis 2020.
La canicule n’est pas un phénomène nouveau. Elle est même devenue une routine. Pourtant, l’État continue de bricoler, comme si ces vagues de chaleur étaient des surprises. Comme si les enfants qui étouffent dans leurs salles de classe n’étaient pas une priorité. Comme si leur santé valait moins que les économies budgétaires.
3. L’hôpital, dernier maillon de l’abandon
Et puis il y a les hôpitaux. Ceux qui, eux aussi, étouffent. "Nous avons des chambres à 40°C, les conditions sont très difficiles", témoigne un soignant de la Pitié-Salpêtrière. Les bâtiments, souvent vétustes, ne sont pas conçus pour résister à de telles températures. Les patients fragiles – personnes âgées, nourrissons, malades chroniques – subissent de plein fouet cette chaleur mortifère.
Pourtant, là encore, l’État regarde ailleurs. Les plans "hôpitaux en transition" promis depuis des années se résument à des rustines. Quelques climatiseurs ici, des stores là. Mais aucune rénovation globale. Comme si la santé publique était une variable d’ajustement.
Ce que révèle la canicule : une France à deux vitesses
Ces trois fronts – mariages interdits, écoles étouffantes, hôpitaux en surchauffe – dessinent le portrait d’une société qui a choisi ses priorités. D’un côté, une frange de la population que l’État protège, chouchoute, sécurise. De l’autre, les invisibles : les sans-papiers, les élèves des quartiers populaires, les malades des hôpitaux publics.
La canicule agit comme un révélateur. Elle montre qui compte vraiment aux yeux des pouvoirs publics. Et qui peut bien attendre. Ou pire : qui peut bien disparaître.
La France a les moyens de rénover ses écoles. Elle a les moyens de ne pas transformer les hôpitaux en saunas. Elle a même les moyens de ne pas ajouter une couche de répression aux plus précaires. Mais elle a choisi de ne pas le faire. Parce que ces populations-là ne votent pas. Ou si peu.
Alors oui, la France a chaud. Mais ce n’est pas seulement à cause du soleil. C’est parce que son modèle social est en train de brûler – et que personne, au sommet, ne semble pressé d’éteindre l’incendie.