Leila Shahid, Ebola et l'Europe : le Maroc face aux secousses du monde

Hommage à Leila Shahid, alerte Ebola en Afrique, crise migratoire en Europe : comment le Maroc navigue entre mémoire, santé et géopolitique régionale.

Leila Shahid, Ebola et l'Europe : le Maroc face aux secousses du monde
Photo de Markus Winkler sur Unsplash

Leila Shahid : quand Rabat pleure une voix qui a porté la Palestine sans jamais trahir le Maroc

Samedi 16 mai, la faculté des lettres de Rabat était trop petite pour contenir ceux qui voulaient rendre hommage à Leila Shahid. Pas seulement des diplomates ou des militants, mais des anonymes, des étudiants, des artistes. Une foule venue saluer une femme qui a incarné, pendant quarante ans, la cause palestinienne en Europe – sans jamais renier ses racines marocaines.

Shahid n’était pas une ambassadrice ordinaire. Née à Beyrouth dans une famille palestinienne, elle a grandi entre Tanger et Rabat, où son père, un notable proche du palais, a trouvé refuge après 1948. Son parcours diplomatique – représentante de l’OLP en France, puis déléguée générale auprès de l’UE – a fait d’elle une figure incontournable des négociations israélo-palestiniennes. Mais c’est son ancrage marocain qui a marqué les esprits. "Elle parlait de la Palestine avec la voix du Maroc", a résumé un intervenant lors de l’hommage. Une formule qui résume toute l’ambiguïté – et la force – de son engagement.

Car Shahid a toujours refusé de choisir entre ses deux patries. En 2011, lorsque le Maroc a reconnu l’État palestinien, elle était à Rabat, aux côtés du roi Mohammed VI. En 2014, lors de la guerre à Gaza, elle a organisé des manifestations à Paris… tout en maintenant un dialogue discret avec les autorités marocaines. Une ligne de crête qui lui a valu des critiques des deux côtés : certains Palestiniens lui reprochaient sa proximité avec le Makhzen, certains Marocains son engagement pro-palestinien jugé "trop radical".

Pourtant, c’est précisément cette double appartenance qui a fait d’elle une médiatrice unique. À l’heure où le conflit israélo-palestinien s’enlise et où le Maroc joue un rôle croissant dans la diplomatie régionale (normalisation avec Israël en 2020, reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental par les États-Unis), sa disparition laisse un vide. Qui, demain, portera cette voix à la fois palestinienne et marocaine ? Qui incarnera cette diplomatie des "deux rives", capable de parler aux Européens sans perdre de vue les réalités du monde arabe ?


Ebola en RDC et Ouganda : pourquoi l’OMS sonne l’alarme… et ce que le Maroc doit en retenir

Dimanche 17 mai, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a déclenché une "urgence de santé publique de portée internationale" pour l’épidémie d’Ebola Bundibugyo en République démocratique du Congo (RDC) et en Ouganda. Pas une pandémie, insiste l’organisation, mais une "crise immédiate" qui menace de déborder.

Le foyer, parti de l’Ituri (est de la RDC), a déjà franchi la frontière ougandaise. Les raisons de l’alerte ? Une souche particulièrement virulente, un système de santé congolais exsangue après des années de conflits, et des mouvements de population difficiles à contrôler. "Nous sommes à un tournant", a déclaré le directeur général de l’OMS. "Si nous n’agissons pas maintenant, nous risquons une propagation régionale."

Pour le Maroc, cette crise est un rappel brutal. Le Royaume, qui se présente comme une puissance sanitaire africaine (avec des investissements massifs dans les hôpitaux et la formation médicale), est directement concerné. D’abord, parce que les liaisons aériennes entre Casablanca et Kinshasa ou Kampala sont fréquentes. Ensuite, parce que le Maroc a tout intérêt à éviter une crise sanitaire sur le continent – qui fragiliserait ses partenaires économiques et ses ambitions diplomatiques.

Mais il y a plus. Cette épidémie intervient alors que le Maroc vient de lancer son "Plan Santé Afrique 2030", un ambitieux programme de coopération médicale avec une vingtaine de pays du continent. Comment concilier cette ambition avec la réalité d’un système de santé marocain lui-même sous tension ? Les hôpitaux publics du Royaume souffrent de pénuries de personnel et de matériel, comme l’a montré la crise du Covid-19. Et si l’OMS a salué les efforts du Maroc pour contenir les épidémies passées (comme la fièvre de la vallée du Rift en 2023), les experts s’interrogent : le pays est-il prêt à faire face à une urgence sanitaire venue d’Afrique centrale ?

Une chose est sûre : l’alerte Ebola est un test pour la diplomatie sanitaire marocaine. Le Royaume va-t-il envoyer des équipes médicales en RDC, comme il l’a fait lors de l’épidémie de 2018 ? Va-t-il renforcer les contrôles aux frontières ? Ou va-t-il, une fois de plus, compter sur sa "souveraineté sanitaire" – un concept cher au palais, mais qui montre ses limites face à une crise transfrontalière ?


L’Europe face à ses démons : quand la crise migratoire réveille les vieux réflexes sécuritaires

Ils étaient quatre – l’Italie, la Grèce, Chypre et Malte – réunis samedi en Grèce pour un "forum Europe-Pays du Golfe". Officiellement, il s’agissait de renforcer la coopération énergétique. Officieusement, une seule obsession : éviter un nouveau "2015".

Le communiqué final est sans ambiguïté : "prévenir toute possible crise migratoire similaire à celle de 2015". Traduction : verrouiller les frontières, durcir les accords avec les pays de transit, et surtout, éviter que les images de bateaux surchargés ne reviennent hanter les écrans européens. Pour y parvenir, les quatre pays proposent trois mesures : renforcer la lutte contre les passeurs, activer le "Règlement de crise" de l’UE (qui permet de suspendre l’asile en cas d’afflux massif), et… intensifier la coopération avec les pays d’origine et de transit.

Parmi ces pays, bien sûr, le Maroc.

Depuis 2018, Rabat est devenu un partenaire clé de l’Europe dans la gestion des flux migratoires. Les accords signés avec l’UE et l’Espagne ont permis de réduire drastiquement les arrivées aux Canaries et à Ceuta. En échange, le Maroc a obtenu des fonds (plus de 300 millions d’euros depuis 2021) et un soutien politique sur le dossier du Sahara occidental. Mais cette coopération a un prix : des accusations répétées d’ONG sur les violences policières aux frontières, les refoulements illégaux, et les conditions de détention des migrants.

Aujourd’hui, avec la guerre au Moyen-Orient qui s’étend et les tensions en Afrique de l’Ouest (notamment au Sahel, où les groupes jihadistes poussent des milliers de personnes vers le nord), la pression monte. L’Europe, en pleine campagne électorale (les européennes ont lieu dans trois semaines), panique à l’idée d’une nouvelle vague migratoire. Et le Maroc se retrouve une fois de plus au cœur d’un jeu géopolitique dangereux.

D’un côté, Rabat a tout intérêt à maintenir sa coopération avec l’UE – ne serait-ce que pour conserver son statut de partenaire privilégié. De l’autre, le Royaume ne peut pas se permettre de devenir le "gendarme de l’Europe" aux yeux de ses partenaires africains. Déjà, en 2023, l’Algérie et la Tunisie avaient critiqué le Maroc pour sa "collaboration avec les colonialistes". Une ligne de crête de plus en plus étroite.

Surtout, cette crise révèle une vérité qui dérange : l’Europe n’a toujours pas de politique migratoire cohérente. Entre les pays du Sud, qui réclament plus de solidarité, et ceux du Nord, qui veulent fermer les frontières, l’UE reste paralysée. Et dans ce jeu, le Maroc – comme la Turquie ou la Libye – est à la fois un partenaire et un bouc émissaire.

Pour le Royaume, l’enjeu est clair : comment tirer profit de cette coopération sans y laisser sa crédibilité africaine ? La réponse dépendra, en partie, de la capacité du Maroc à imposer ses conditions. Mais aussi de sa volonté de jouer un rôle plus large – celui d’un médiateur entre l’Afrique et l’Europe, plutôt que celui d’un simple garde-frontière.


Ce qu’il faut retenir

  1. Leila Shahid, une diplomatie à deux voix

Sa disparition laisse un vide dans la représentation palestinienne en Europe – et interroge sur la capacité du Maroc à jouer un rôle de médiation dans le conflit israélo-palestinien. Shahid incarnait cette diplomatie des "deux rives" : palestinienne par engagement, marocaine par héritage. Qui reprendra ce flambeau ?

  1. Ebola : le Maroc face à ses contradictions sanitaires

L’alerte de l’OMS est un test pour le "Plan Santé Afrique 2030". Le Maroc peut-il être une puissance sanitaire continentale alors que son propre système de santé montre des failles ? La réponse dépendra de sa capacité à concilier coopération internationale et souveraineté sanitaire.

  1. L’Europe et ses vieux démons migratoires

La réunion des quatre pays méditerranéens montre que l’UE n’a toujours pas tiré les leçons de 2015. Pour le Maroc, c’est à la fois une opportunité (renforcer son partenariat avec l’Europe) et un risque (devenir le "gendarme" de l’UE aux yeux de l’Afrique). La marge de manœuvre est étroite.

  1. Un dimanche sous les nuages… et les tensions

Les prévisions météo pour ce 17 mai – nuages, averses, vent fort – résument assez bien l’état du monde vu du Maroc : des perturbations locales, des risques régionaux, et une météo géopolitique de plus en plus instable. Dans ce contexte, le Royaume doit naviguer entre mémoire (Shahid), urgence (Ebola) et pression européenne (migrations). Pas une mince affaire.