Leila Shahid et l'urgence climatique : le Maroc face à ses silences

Hommage à Leila Shahid à Rabat, alerte sanitaire européenne sur le climat, et la pression des espaces publics au Maroc : trois fronts où le Royaume peine à articuler mémoire, urgence et action.

Leila Shahid et l'urgence climatique : le Maroc face à ses silences
Photo de ANNIE HATUANH sur Unsplash

Le Maroc enterre une icône et ignore une crise. Ce dimanche 17 mai 2026, alors que Rabat rend un dernier hommage à Leila Shahid, l’Europe sonne l’alarme climatique — et le Royaume, lui, regarde ailleurs. Trois actualités, trois symptômes d’un pays qui parle beaucoup de souveraineté, mais agit peu sur les urgences qui le rongent de l’intérieur.

Leila Shahid : l’hommage qui révèle l’absence de relève

La salle de la faculté des lettres de Rabat était comble, samedi. Militants, intellectuels, anonymes — tous venus saluer Leila Shahid, disparue à 76 ans. La diplomate palestinienne avait incarné, pendant des décennies, une voix rare : celle d’une cause portée avec une rigueur morale qui dépassait les clivages. Pourtant, derrière l’émotion, une question persiste : qui, au Maroc, portera demain cette parole avec la même exigence ?

Shahid avait tissé des liens profonds avec le Royaume, où elle avait trouvé refuge et soutien. Mais aujourd’hui, la scène politique marocaine semble déserte. Les partis traditionnels sont englués dans des luttes internes, les nouveaux mouvements peinent à émerger, et la société civile, souvent muselée, se contente de micro-résistances. L’hommage à Shahid n’était pas seulement un adieu : c’était un miroir tendu à un pays qui a perdu ses figures d’engagement sans en former de nouvelles.

Et puis, il y a cette ironie cruelle : alors que Rabat célébrait une femme qui a consacré sa vie à la justice, à quelques kilomètres de là, des familles attendaient toujours des réponses sur des affaires d’inceste, de corruption ou de spoliation foncière. La mémoire de Shahid, c’est aussi un rappel : le Maroc sait honorer ses morts, mais peine à protéger ses vivants.


Climat : l’Europe sonne l’alarme, le Maroc fait la sourde oreille

Une commission paneuropéenne, présidée par l’ancienne Première ministre islandaise Katrin Jakobsdottir, vient de publier un "appel à l’action" sans équivoque : "Le changement climatique n’est pas une menace future. C’est une crise immédiate." Les chiffres sont accablants : 300 000 morts par an en Europe à cause de la pollution de l’air, des vagues de chaleur qui tuent plus que les accidents de la route, des systèmes de santé au bord de l’effondrement.

Et le Maroc, dans tout ça ? Officiellement, le Royaume se présente comme un leader africain de la transition énergétique. Dans les faits, il subit. Les prévisions météo pour ce dimanche 17 mai sont éloquentes : nuages denses sur les plaines du Nord, orages sur l’Atlas, rafales de vent et chasse-poussières dans le Sud. Rien d’exceptionnel — sauf que ces phénomènes, autrefois saisonniers, sont désormais permanents. Les agriculteurs du Souss voient leurs manguiers griller sous des températures record, les éleveurs du Haut Atlas perdent leurs troupeaux dans des avalanches de boue, et les villes étouffent sous un air irrespirable.

Pourtant, le discours officiel reste celui de la résilience. On parle de "souveraineté climatique", de "stratégies d’adaptation", de "partenariats Sud-Sud". Mais sur le terrain, les mesures concrètes se font attendre. Où sont les plans d’urgence pour les populations vulnérables ? Où sont les investissements massifs dans les énergies renouvelables, au-delà des grands projets pharaoniques comme Noor Ouarzazate ? Où est la transparence sur l’impact sanitaire réel de la pollution, alors que les hôpitaux publics croulent sous les maladies respiratoires ?

L’Europe, elle, a compris : la crise climatique est une crise sanitaire, économique et sécuritaire. Le Maroc, lui, continue de la traiter comme un dossier technique. Un déni qui coûte cher.


Espaces publics : quand l’État reprend la main (mais pas partout)

À Sidi Bou Othmane, dans la région de Rehamna, les habitants ont applaudi. Une campagne de libération du domaine public, menée par le pacha de la ville, a permis de dégager les trottoirs des jardins illégaux et des clôtures anarchiques. Une première. Mais une première qui pose question : pourquoi a-t-il fallu attendre 2026 pour que l’État agisse, alors que ces empiètements durent depuis des années ?

Le problème est systémique. À Temara, un "marché noir" des piscines illégales prospère, avec des bassins construits sans permis, alimentés par des puits clandestins, et fréquentés par des enfants sans aucune mesure de sécurité. À Marrakech, les professionnels des fêtes et mariages dénoncent l’anarchie des villas non autorisées, qui concurrencent leurs salles tout en échappant à toute réglementation. Partout, le même scénario : des citoyens qui prennent l’espace public en otage, des autorités qui ferment les yeux, et une impunité qui nourrit la défiance.

Le cas de Sidi Bou Othmane est révélateur. Les habitants ne demandent pas des miracles : ils veulent juste que la loi s’applique. Partout. Pas seulement dans les quartiers huppés ou les zones touristiques. Pas seulement quand un pacha décide de faire un coup médiatique. La justice spatiale, au Maroc, reste une chimère.

Et puis, il y a cette question qui fâche : pourquoi l’État, si prompt à démolir les kiosques des marchands ambulants ou les étals des petits commerçants, met-il autant de temps à sévir contre les puissants ? Les villas illégales de Marrakech appartiennent souvent à des notables. Les piscines clandestines de Temara sont gérées par des élus locaux. La corruption, ici, n’est pas un fantasme : c’est un système.


Ce qu’il faut retenir

  1. Le Maroc a perdu Leila Shahid, mais aussi sa capacité à produire des figures d’engagement. La mémoire de la diplomate palestinienne rappelle que le pays a besoin de voix fortes — pas seulement de discours officiels.
  2. La crise climatique n’est plus une menace lointaine : elle tue déjà. L’Europe l’a compris. Le Maroc, lui, continue de minimiser l’urgence, alors que ses populations en paient le prix.
  3. La reprise en main des espaces publics est un leuragan dans un verre d’eau. Tant que l’État ne s’attaquera pas aux racines du problème — la corruption, l’impunité des puissants, l’absence de planification urbaine — ces campagnes resteront des opérations de communication.

Ce dimanche, le ciel marocain est lourd. Pas seulement à cause des nuages.