Saad Lamjarred, Macron-Saadé, Ukraine : la France au miroir de ses contradictions

Entre star accusée de viol, alliance État-armateur et guerre en Ukraine, la France navigue entre realpolitik et principes. Trois dossiers qui révèlent ses fractures.

Saad Lamjarred, Macron-Saadé, Ukraine : la France au miroir de ses contradictions
Photo de Denys Nevozhai sur Unsplash

Quand la justice française juge une star marocaine, mais ferme les yeux sur les crimes russes

Saad Lamjarred entre dans le box des assises de Draguignan ce lundi. Pour la deuxième fois en trois ans, le chanteur marocain est jugé pour viol en France. La première condamnation, en 2023, n’a pas entamé sa popularité : ses clips cumulent toujours des centaines de millions de vues, et son dernier album s’est classé numéro un au Maroc. Pourtant, cette fois, les faits reprochés – un viol en 2016 dans un palace de Saint-Tropez – pourraient le mener derrière les barreaux.

Le procès est un cas d’école des contradictions françaises. D’un côté, la justice se montre intransigeante : Lamjarred a déjà purgé une peine pour des faits similaires, et les associations féministes réclament une condamnation exemplaire. De l’autre, les autorités ferment les yeux sur les liens économiques et diplomatiques avec le Maroc. Rabat a toujours soutenu Lamjarred, allant jusqu’à décorer sa mère pour "services rendus à la nation". En 2023, alors que le chanteur était en détention provisoire, le roi Mohammed VI a personnellement appelé Emmanuel Macron pour évoquer son cas. Coïncidence ? La même année, la France a livré des frégates au Maroc et soutenu sa candidature à la Coupe du Monde 2030.

Ce double standard interroge. La France, qui se présente comme le pays des droits de l’homme, est-elle prête à sacrifier ses principes pour des intérêts géopolitiques ? Le cas Lamjarred n’est pas isolé : en 2024, un prince saoudien accusé de violences sexuelles a bénéficié d’une immunité diplomatique pour quitter le territoire. La justice française, souvent présentée comme un modèle, semble à géométrie variable.


Macron et Saadé : quand l’État devient l’associé d’un armateur

Rodolphe Saadé, PDG de CMA CGM, et Emmanuel Macron entretiennent une relation aussi discrète qu’étroite. Le patron du géant maritime, troisième armateur mondial, est devenu un partenaire incontournable de l’État français. En 2024, CMA CGM a racheté la compagnie aérienne Air Caraïbes, avec le soutien actif de Bercy. En 2025, le groupe a obtenu un contrat de 1,2 milliard d’euros pour moderniser les ports français, sans appel d’offres. Et en 2026, Saadé a été nommé à la tête d’un comité stratégique pour la souveraineté industrielle, aux côtés de Bruno Le Maire.

Pourquoi un tel traitement de faveur ? Parce que CMA CGM est devenu un outil de la diplomatie française. Le groupe, présent dans 160 pays, sert de levier d’influence : il transporte les armes livrées à l’Ukraine, négocie des contrats pétroliers avec l’Arabie saoudite, et sécurise les approvisionnements en médicaments pendant les crises sanitaires. En échange, l’État ferme les yeux sur ses pratiques : optimisation fiscale agressive (le groupe est immatriculé à Marseille mais domicilié à Genève), conditions de travail précaires sur les navires, et collusion présumée avec des régimes autoritaires.

La relation Macron-Saadé illustre une dérive : l’État ne se contente plus de réguler l’économie, il en devient l’associé. Le risque ? Que les intérêts privés dictent la politique publique. En 2025, quand CMA CGM a menacé de délocaliser 2 000 emplois si l’État n’augmentait pas ses subventions, le gouvernement a cédé. La même année, Saadé a obtenu un passeport diplomatique, lui permettant de voyager sans contrôle aux frontières. Un privilège réservé aux chefs d’État… ou à leurs amis.


Ukraine : la France finance la guerre, mais refuse d’en payer le prix

Depuis 2022, la France a livré pour 3,8 milliards d’euros d’armes à l’Ukraine. Des missiles SCALP, des chars Leclerc, des drones – de quoi équiper une armée moderne. Pourtant, quand il s’agit de soutenir les civils ukrainiens, Paris se montre bien plus timide. Selon le Défenseur des droits ukrainien, plus de 16 000 civils sont détenus en Russie, soumis à la torture et aux disparitions forcées. Kiev réclame une pression diplomatique accrue pour les faire libérer. La France, elle, se contente de déclarations de principe.

Pire : alors que l’Ukraine s’enfonce dans une crise humanitaire sans précédent, la France réduit son aide. En 2026, le budget alloué aux réfugiés ukrainiens a été divisé par deux, passant de 500 à 250 millions d’euros. Les associations dénoncent des conditions d’accueil indignes : hébergements insalubres, délais administratifs interminables, et une politique de dissuasion assumée. "On ne veut pas créer un appel d’air", justifie un haut fonctionnaire du ministère de l’Intérieur.

Cette schizophrénie révèle une réalité crue : la France soutient l’Ukraine… tant que cela ne coûte pas trop cher. Les armes, oui, parce qu’elles dopent l’industrie de la défense. Les civils, non, parce qu’ils rappellent que la guerre a un visage humain. Pendant ce temps, la Russie continue d’enlever, de torturer et de déporter des milliers d’Ukrainiens. Et la France regarde ailleurs.


Ce qu’il faut retenir

  1. Justice à deux vitesses : La France juge une star marocaine pour viol, mais ferme les yeux sur les crimes russes et les privilèges des puissants. Les principes s’arrêtent là où commencent les intérêts.
  2. L’État-armateur : La relation entre Macron et Saadé montre comment l’État devient l’associé des grands groupes, au mépris des règles de la concurrence et de la transparence.
  3. Guerre sans humanité : La France finance la guerre en Ukraine, mais refuse d’en assumer les conséquences humanitaires. Une realpolitik qui sacrifie les civils sur l’autel des calculs géopolitiques.

En 2026, la France navigue entre principes et realpolitik. Le problème ? Elle ne choisit plus. Elle additionne les contradictions.