Touchassie, le kickboxing et le foot : le sport marocain à l'épreuve des egos
Mohamed Touchassie sacré champion du monde, mais le football marocain peine à capitaliser sur son Mondial 2026. Entre exploits individuels et fractures collectives, le sport national cherche sa voie.
Quand le kickboxing rappelle au football ce qu’être champion veut dire
Mohamed Touchassie a offert au Maroc son premier titre mondial en kickboxing GLORY ce week-end à Rotterdam. À 28 ans, ce Franco-Marocain de Vitry-sur-Seine a dominé le Néerlandais Donegi Abena en finale des mi-lourds, sous les yeux d’une délégation officielle venue de Rabat. Le Roi Mohammed VI a salué "l’exploit sportif remarquable" dans un message diffusé par l’agence MAP, soulignant "la présence forte et distinguée de nos jeunes champions, en particulier les membres de notre chère communauté résidant à l’étranger".
Un contraste saisissant avec l’équipe nationale de football, qui sort à peine d’un Mondial 2026 où elle a frôlé les quarts de finale avant de s’incliner face au Brésil dans des conditions climatiques extrêmes. Là où Touchassie incarne l’excellence individuelle et la fierté diasporique, les Lions de l’Atlas peinent à transformer leur performance historique en levier de développement pour le sport marocain.
Le football marocain : un géant aux pieds d’argile
Les chiffres du tourisme à Marrakech donnent une idée de l’opportunité manquée. Les nuitées dans les établissements classés ont bondi de 11% sur les trois premiers mois de l’année, avec un taux d’occupation stable à 68%. Une performance portée par l’effet Mondial, mais qui n’a pas encore trouvé son pendant dans les infrastructures sportives locales.
Le problème n’est pas l’engouement – les stades se remplissent, les jeunes s’inscrivent en masse dans les écoles de foot – mais la gouvernance. La Botola Pro D1, déjà critiquée pour son manque de professionnalisme avant le Mondial, reste engluée dans des conflits de pouvoir entre clubs, fédérations et sponsors. Les révélations récentes sur les salaires déclarés au SMIG par certains dirigeants de clubs (voir l’enquête de la DGI) jettent une lumière crue sur les dysfonctionnements d’un écosystème où l’argent circule, mais pas toujours là où il devrait.
La formation professionnelle : le parent pauvre du sport roi
Le Maroc compte désormais 2 588 établissements de formation professionnelle, avec une capacité portée à 730 000 places. Pourtant, dans le football, les centres de formation peinent à rivaliser avec leurs homologues européens. Le ministre Younes Sekkouri a vanté les progrès du secteur, mais son discours sonne creux quand on sait que seuls 3% des jeunes formés dans les académies locales parviennent à signer un contrat professionnel.
La fracture est territoriale : les clubs des grandes villes (Raja, Wydad, FAR) monopolisent les talents et les ressources, laissant les provinces à l’écart du développement. À l’heure où le Maroc mise sur ses ports pour échapper à la dépendance économique, son football reste prisonnier d’un modèle centralisé qui étouffe les initiatives locales.
Ce qu’il faut retenir
- L’exploit de Touchassie rappelle que le sport marocain peut briller à l’international – à condition de miser sur des disciplines où l’individu prime sur le collectif. Le kickboxing, le MMA ou l’athlétisme offrent des voies de réussite moins coûteuses et plus rapides que le football.
- Le Mondial 2026 a révélé les forces du football marocain (une génération talentueuse, un public passionné) mais aussi ses faiblesses structurelles : manque d’infrastructures, gouvernance opaque, inégalités territoriales.
- La formation professionnelle progresse, mais pas assez vite pour répondre aux besoins du sport. Sans une refonte des académies et une meilleure répartition des ressources, le Maroc risque de rester un réservoir de talents… pour les clubs étrangers.
- La DGI traque les fraudes fiscales dans le sport : un signe que l’État commence à s’intéresser aux dérives financières d’un secteur où l’argent public et privé se mêle sans toujours de transparence.
Le sport marocain est à la croisée des chemins. Soit il profite de l’élan du Mondial pour se réinventer – en misant sur la formation, la décentralisation et la transparence – soit il se contente de célébrer des exploits individuels, tout en laissant filer les opportunités collectives. La balle est dans le camp des dirigeants. Pour l’instant, ils semblent plus prompts à envoyer des messages de félicitations qu’à engager les réformes nécessaires.