IA militaire, OGM et droits voisins : l'innovation française dans le piège des dépendances

L'Europe légifère sur les OGM et les droits voisins tandis que l'IA militaire américaine s'invite dans les frappes en Iran. La France, entre régulation et dépendance, perd le contrôle.

IA militaire, OGM et droits voisins : l'innovation française dans le piège des dépendances
Photo de Nguyễn Duy Hưng sur Unsplash

Quand l’IA américaine décide des cibles en Iran

Le Pentagone l’a confirmé hier : un modèle dérivé de Grok, l’intelligence artificielle d’Elon Musk, est désormais intégré à ses systèmes de ciblage en temps réel. Baptisé « Grok Gov Model », ce logiciel assiste les frappes en Iran, selon des documents internes révélés par Le Monde. Une première qui pose deux questions : comment un outil conçu pour générer des memes se retrouve-t-il au cœur des opérations militaires américaines ? Et pourquoi la France, qui a pourtant lancé son propre programme d’IA de défense en 2024, n’a-t-elle rien à opposer à cette nouvelle dépendance ?

La réponse tient en un mot : vitesse. Les États-Unis alignent les milliards et les talents, tandis que la France, malgré ses ambitions, reste prisonnière de ses lourdeurs bureaucratiques. Le rapport annuel de la Direction générale de l’armement (DGA), publié en avril, le reconnaît sans détour : « Les délais de validation des algorithmes militaires français sont incompatibles avec les cycles d’innovation américains. » Résultat, nos armées utilisent des outils clés en main, conçus outre-Atlantique, avec les risques que cela comporte – opacité des critères de ciblage, dépendance aux infrastructures cloud américaines, et, in fine, perte de souveraineté opérationnelle.

Pire : cette intégration de Grok dans la chaîne de commandement américaine intervient alors que l’Europe tente, elle, de réguler l’IA civile. Le contraste est saisissant. D’un côté, une technologie militarisée en quelques mois, de l’autre, des débats parlementaires qui s’éternisent sur la transparence des algorithmes. La France, qui se rêvait en leader européen de l’IA, se retrouve spectatrice d’une course qu’elle a contribué à lancer… mais qu’elle ne maîtrise plus.


L’Europe autorise les OGM nouvelle génération : la France en ordre dispersé

Ce mercredi, le Parlement européen doit voter un projet de règlement sur les « nouvelles techniques génomiques » (NTG), ces OGM 2.0 qui promettent des plantes résistantes à la sécheresse ou aux maladies. Officiellement, l’objectif est de « verdir » l’agriculture européenne. Officieusement, c’est une capitulation face aux lobbies semenciers et une victoire pour les géants américains comme Bayer-Monsanto, qui détiennent déjà 60 % des brevets sur ces technologies.

La France, traditionnellement hostile aux OGM, se retrouve dans une position inconfortable. D’un côté, le gouvernement vante les mérites des NTG pour « sécuriser les récoltes face au changement climatique ». De l’autre, les agriculteurs et les écologistes dénoncent une porte ouverte à la privatisation du vivant. « On nous vend une révolution écologique, mais c’est une nouvelle dépendance aux multinationales », résume un syndicaliste agricole, cité par Le Figaro. Le problème ? Personne ne sait vraiment comment ces plantes modifiées vont interagir avec les écosystèmes locaux. Les études d’impact, commandées en urgence par Bruxelles, sont jugées « insuffisantes » par l’Agence nationale de sécurité sanitaire (ANSES).

Pourtant, la France a choisi de ne pas bloquer le texte. Pourquoi ? Parce que, comme pour l’IA, elle n’a pas les moyens de ses ambitions. Développer des alternatives publiques aux NTG coûterait des centaines de millions d’euros – une somme que Bercy refuse de débloquer. Résultat : on légifère en urgence, sous la pression des industriels, en espérant que les promesses écologiques tiennent leurs promesses. Spoiler : elles ne les tiendront pas.


Droits voisins : le Sénat sauve les apparences, mais Google a déjà gagné

Le Sénat a adopté hier une loi renforçant les droits voisins, ces mécanismes censés permettre aux médias de se faire rémunérer par les plateformes numériques. Sur le papier, c’est une victoire pour la presse française, étranglée par la baisse des recettes publicitaires. Dans les faits, c’est une rustine sur une jambe de bois.

Car le vrai problème n’est pas juridique, mais économique. Google et Meta captent 80 % des revenus publicitaires en ligne en Europe, selon une étude de l’Autorité de la concurrence publiée en mai. Les droits voisins, même renforcés, ne changeront rien à cette domination. Pire : les géants du numérique ont déjà contourné le système en signant des accords bilatéraux avec les grands groupes de presse (comme Lagardère ou Prisma Media), tout en ignorant les petits médias. Résultat, les inégalités se creusent : les titres nationaux touchent des millions, les locaux des miettes.

La France, qui a été à l’avant-garde de cette bataille en 2019, se retrouve aujourd’hui dans une position absurde. Elle a obtenu une victoire symbolique, mais le marché, lui, a déjà tranché. Les plateformes paient – un peu – pour utiliser les contenus, mais elles gardent le contrôle des algorithmes, des données, et donc des revenus. La presse, elle, continue de courir après des miettes, tout en licenciant des journalistes. Un cercle vicieux dont personne ne semble capable de sortir.


Ce qu’il faut retenir : la France, championne des compromis perdants

Trois dossiers, trois échecs stratégiques. Sur l’IA militaire, la France dépend des États-Unis. Sur les OGM, elle capitule face aux lobbies. Sur les droits voisins, elle se contente de mesures cosmétiques. Dans chaque cas, le même schéma se répète : des ambitions affichées, des moyens insuffisants, et une réalité qui rattrape les discours.

Le problème n’est pas l’innovation – la France en a les talents. Le problème, c’est la vision. On veut réguler sans investir, protéger sans prendre de risques, innover sans bousculer les équilibres établis. Résultat, on se retrouve avec des lois qui ne changent rien, des technologies qu’on ne maîtrise pas, et des dépendances qu’on feint de ne pas voir.

La question n’est plus de savoir si la France peut encore jouer un rôle dans l’innovation mondiale. La question, c’est : jusqu’à quand va-t-on se contenter de jouer les seconds rôles ?