Free-parties, noyades, prisons : la France qui punit et qui abandonne

Surveillance des free-parties, noyades d'adolescents, conditions carcérales : quand l'État durcit sa répression et néglige ses missions premières.

Free-parties, noyades, prisons : la France qui punit et qui abandonne
Photo de Philip Strong sur Unsplash

La France de juin 2026 est un pays qui serre les vis et oublie ses enfants. Deux actualités, ce dimanche, le rappellent avec une cruauté méthodique : d’un côté, le gouvernement s’apprête à criminaliser les participants aux free-parties ; de l’autre, deux adolescents viennent de se noyer dans le Doubs après une baignade interdite. Entre les deux, un fil rouge : l’État choisit la punition plutôt que la prévention, la répression plutôt que l’accompagnement. Et dans l’ombre, les prisons, où les conditions de détention "dépassent l’entendement", selon la contrôleuse générale des lieux de privation de liberté.

Free-parties : la répression comme seule réponse culturelle

Lundi, l’Assemblée nationale examinera la loi Ripost, un texte qui promet de durcir la lutte contre les "troubles à l’ordre public". Traduction : les free-parties, ces fêtes techno autogérées qui animent les campagnes et les friches industrielles depuis des décennies, seront désormais passibles de peines de prison – non seulement pour leurs organisateurs, mais aussi pour leurs participants. Une mesure qui transforme une pratique culturelle en délit, et des milliers de jeunes en délinquants potentiels.

Pourquoi ce tour de vis ? Officiellement, pour lutter contre les nuisances sonores, les trafics et les risques sanitaires. Mais dans les faits, la loi Ripost s’inscrit dans une logique plus large : celle d’un État qui préfère punir plutôt que réguler. Plutôt que d’encadrer ces événements, de travailler avec les collectifs pour limiter les débordements, ou même de proposer des alternatives, le gouvernement choisit la voie la plus simple – et la plus coûteuse, humainement comme financièrement. Les "manifestives" organisées ce week-end contre le texte montrent que la jeunesse ne se laissera pas faire sans résistance. Mais dans un pays où la culture alternative est déjà marginalisée, cette criminalisation risque surtout d’alimenter un sentiment d’exclusion.

Noyades : quand l’État abandonne ses enfants

Deux adolescents de 15 ans sont morts noyés samedi dans le Doubs, après une baignade interdite. Le drame s’est produit à Besançon, dans une zone où la baignade est prohibée en raison des courants dangereux. La mairie a confirmé l’interdiction, mais n’a pas précisé si des mesures de prévention – panneaux, surveillance, sensibilisation – avaient été mises en place.

Ce n’est pas un cas isolé. Chaque été, des dizaines de noyades sont recensées en France, souvent dans des zones non surveillées. Pourtant, les solutions existent : des piscines publiques rénovées, des maîtres-nageurs supplémentaires, des campagnes de sensibilisation ciblées. Mais ces mesures coûtent cher, et les communes, surtout les plus modestes, peinent à les financer. Résultat : les inégalités territoriales se creusent. À Châteauneuf-sur-Sarthe, par exemple, la piscine municipale, vieillissante et énergivore, est un havre de fraîcheur pour les habitants – mais elle pourrait fermer faute de moyens. Un député a récemment alerté sur la situation, sans que cela ne suscite de réaction forte de l’État.

La noyade de ces deux adolescents n’est pas seulement un drame familial. C’est le symptôme d’un État qui désinvestit des services publics essentiels, tout en durcissant sa répression sur d’autres fronts. Entre les free-parties criminalisées et les piscines abandonnées, la logique est la même : plutôt que d’agir en amont, on punit en aval.

Prisons : l’enfer carcéral, miroir d’un système à bout

Dominique Simonnot, contrôleuse générale des lieux de privation de liberté, ne mâche pas ses mots : "Ce que je vois en prison dépasse l’entendement." Dans un entretien accordé au Monde, elle décrit des conditions de détention indignes – surpopulation, promiscuité, manque d’hygiène, violences. Des problèmes récurrents, que les gouvernements successifs promettent de régler depuis des années, sans jamais y parvenir.

Pourtant, les solutions sont connues : désengorger les prisons en développant les peines alternatives, améliorer les conditions de vie des détenus, renforcer les effectifs de surveillants et d’éducateurs. Mais là encore, l’État préfère la facilité : construire de nouvelles prisons, durcir les peines, et laisser pourrir la situation. Le résultat ? Un système carcéral qui fabrique de la récidive plutôt que de la réinsertion.

Simonnot, ancienne éducatrice pénitentiaire, connaît bien ce milieu. Son parcours montre qu’une autre approche est possible – mais elle nécessite une volonté politique qui fait défaut. Aujourd’hui, la prison est devenue le symbole d’un État qui punit plus qu’il ne protège, qui enferme plus qu’il n’éduque.

Ce qu’il faut retenir : un État schizophrène

La France de 2026 est un pays qui oscille entre deux extrêmes : d’un côté, une répression accrue contre des pratiques culturelles ou des comportements jugés déviants ; de l’autre, un abandon progressif de ses missions fondamentales – éducation, santé, sécurité publique. Les free-parties sont criminalisées, mais les piscines ferment. Les participants à des fêtes illégales risquent la prison, mais les détenus vivent dans des conditions inhumaines.

Cette schizophrénie n’est pas nouvelle. Elle reflète une vision sécuritaire de l’action publique, où la peur du désordre prime sur l’ambition collective. Mais elle révèle aussi une crise plus profonde : celle d’un État qui a perdu le sens de ses priorités. Dans un pays où les inégalités territoriales se creusent, où les services publics sont sous-financés, et où la jeunesse se sent de plus en plus exclue, la répression ne peut être la seule réponse.

La loi Ripost, les noyades dans le Doubs, les prisons surpeuplées : ces trois sujets, apparemment disjoints, racontent la même histoire. Celle d’une France qui punit ses marges et abandonne son centre. Qui préfère enfermer plutôt qu’éduquer, sanctionner plutôt que prévenir. Et qui, ce faisant, prépare les crises de demain.